Présentation


Clotilde Canova


En sorts scellés

Récit d'une histoire vraie

 

Qui aurait pu prédire que, Jeanne, bordelaise d’origine, née de « bonne famille», allait se retrouver à vivre, en quelques mois, ce qu’elle n’avait encore jamais vécu en 40 ans ? Elle repense alors son existence, propulsée à des milliers de kilomètres de sa zone de confort. Enfin, confort, un bien grand mot pour décrire sa vie dont elle voyait les fondations s’écrouler, jour après jour.


L’ampleur du champ de ruines, elle-même ne le connaissait pas. Ensemble, ils font le grand saut. Puis, 3 mois et 15 000 kilomètres plus tard, elle se retrouve rattrapée par son destin. Rester ou partir de Bali ? Pas vraiment eu le temps de répondre à cette question. Elle a été kidnappée, un soir…


Guidée, ensorcelée, entraînée dans des tourbillons de sphères aussi sombres que lumineuses, elle côtoie, les anges et les démons. Elle flirte sur « l’île des Dieux ». Trimbalée, secouée, charriée puis transportée jusqu’à La Rencontre, celle qui modifiera sa destinée.


Des personnages intrigants défilent au rythme des multiples aventures. C'est un roman vivant inspiré d'une histoire vraie. Des citations profondes ponctuent les péripéties de Jeanne, quadragénaire et héroïne du récit. Ce livre revêt un aspect "développement personnel". Une "voix" en filigrane apporte, avec finesse et humour, un éveil spirituel ainsi qu'une sagesse. Celle-ci est incarnée par un personnage dont on ne connaîtra l'identité qu'à la fin...


« Nous avons de la magie en nous et nos sorts sont interconnectés », Clotilde Canova nous le démontre avec esprit et inventivité.




  Roman réalisé sans conservateur,

ni additif.

Avec un zeste d’épices

et la magie du cœur.




From Bali with love



          A toi Mamie;

Ma  Grand-Mère aimante, ma seconde mère, ma confidente.

                                                                           





Relecture  : Marie-Jeanne Viollet, membre de l’Ordre des Palmes académiques. Remerciement et gratitude pour son soutien et accompagnement dans mes écrits.

Prologue

Allongée quasiment nue sur un fauteuil en cuir blanc, j’appréhendais un peu ce qui allait m’arriver. En ce beau matin de janvier, j’étais troublée par son regard, fruit d’un mélange d’origines sino-indonésiennes.


Il me dit « Djane, cantik sekali » (Jeanne, très belle). Le J se prononce Dj, faisant de moi un être nouveau là-bas, aux consonances de Djane, ou encore Jen. Certes, flattée de son compliment, j’aimerais toutefois qu’il en finisse avec moi. Je lui répondis « Cepat tolong » (Vite s’il vous plaît). Je savais maintenant bien parler l’indonésien. Ma facilité innée pour les langues me permit d’en apprendre les bases, peu de temps avant de partir de France. Celles-ci se solidifièrent rapidement sur place. Puis, une dernière douleur lorsqu’il s’attaque à mon ventre. Je me vois en train de faire la moue. Je l’aperçois s’approcher de mon visage. Il me demande de tirer la langue. Je m’exécute. Son I phone immortalise le moment. Il me laisse quelques minutes seule. Le temps que toutes les aiguilles d’acuponcture fassent leur effet. Puis il analyse le scan de ma langue qu’il venait de faire, via une application sur son smartphone. Il revient avec le même sérieux qu’au début, mais avec un air sympathique, cette fois-ci. Verdict : je souffre du « Spleen » ; vague à l’âme, mélancolie, voire une certaine lassitude de la vie.


Liong, l’acuponcteur préféré des expatriés à Ubud ne se trompe jamais. Il l’a vérifié manuellement en tâtant mes organes vitaux les plus significatifs et ma langue n’a, pour une fois, pas eu besoin d’être bien pendue pour qu’il perce le secret de mon mal actuel. La sentence reste sans appel.


Je croyais m’enivrer des fleurs de Bali. Celles-ci furent vite moisies, en vers de Baudelaire :

« Quand la terre est changée en un cachot humide,

Où l’Espérance, comme une chauve-souris,

S’en va battant les murs de son aile timide

Et se cognant la tête à des plafonds pourris… »

(Les Fleurs du mal, LXXVIII – Spleen)


Ce diagnostic me paraissait, finalement, peu étonnant. Je venais de connaître une dure séparation. Pas n’importe laquelle. Celle où vous apprenez, en plein milieu des fêtes de fin d’année, que l’on vous quitte, parce qu’une envie bien précise et étonnante se fait pressante. Parce que Bali, où nous avions décidé de vivre, ne convenait pas au rêve imaginé. Trois mois plus tôt, nous emménagions dans une magnifique maison, sur « l’île des Dieux ». Bali, ce coin de paradis aux mille projets féeriques.


Peu avant le premier de l’An, Marc me formula ses vœux en avance. Il termina par un : « Jeanne, choisir c’est renoncer ».

Oui, il me le dit ainsi, suite à son choix totalement déconcertant. Marc, mon ex-compagnon, ex-amant, ex-confident, ex-associé, renonçait à nos 7 ans de vie commune. Pas pour partir avec une autre ou un autre. Ni parce qu’il ne m’aimait plus. Désolée, ne cherchez pas. Moi-même, j’en suis tombée à la renverse, quand je connus la raison de son départ.


Nous avions vendu nos affaires. Jeté l’inutile à la déchetterie. Délestés de nos encombrants, nous nous sentions prêts. Raté. Trois mois et 15 000 kilomètres suivants notre départ pour Bali, retour vers les « Starting-block ». Lui, avec cette idée saugrenue, compte tenu de sa cinquantaine d’années. Moi, embuée dans mes pensées de quadragénaire quittée.


Il écrira, suite à son départ, dans son « actualité » de profil LinkedIn In : « Faites que le rêve dévore votre vie afin que la vie ne dévore pas votre rêve ». Fameuse citation du livre Le Petit Prince, d’Antoine de St Exupéry. Il l’affectionnait tout particulièrement. Aussi bien le livre que l’auteur d’ailleurs. Marc et Antoine partageaient un point commun. Celui de savoir piloter des avions, en amateur. Marc s’y adonnait le week-end. La semaine, il endossait le costume d’avocat.

Toujours est-il que la décision de Marc venait de dévorer les miens, de rêves. Envolés mes espoirs de nouvelle société, nouvelle vie, nouvelles chances…


Mon cœur fut labouré, vidangé, retourné. Il se préparait toutefois à une nouvelle saison des vendanges. Un millésime libérateur et sauveur s’annonçait. Je ne le savais pas encore. Pour le moment, je ne voyais rien, hormis le toit percé au-dessus de ma tête. Percé car tout s’effondra, en un instant.


 📞 Face time / Réunion de famille / 5 janvier 2019...


  • Il est reparti tout seul de Bali ?, me demandèrent-ils en chœur.
  • Non, Marc n’est pas vraiment reparti seul. Ils furent nombreux, ce jour-là, à plier bagages, répondis-je, en les voyants rassemblés devant l’écran de mon smartphone.
  • Ah bon ! Il est parti avec qui ?
  • A vrai dire, c’est un peu long à expliquer…

Pas le cœur à vouloir m’étendre sur le sujet. Des questions d’urgence accaparèrent mon esprit. Rester où je venais d’atterrir 3 mois plus tôt? Rentrer en France ? Pour qui ? Pourquoi ? Pour quoi ? Pas vraiment eu le temps de réfléchir à ces questions. Un soir, je fus comme kidnappée.

Avant de vous parler de ce mystérieux kidnapping, laissez-moi vous raconter une autre forme d’enlèvement. Celui de ma vie d’avant le grand saut. D’avant le choix de m’extirper en Indonésie. Archipel aux dizaines de milliers d’îles. Vous êtes prêts ?

ACTE I

La pluie tombe toujours plus fort sur un toit percé.

Proverbe asiatique


1- Un morceau de bois pourri ne peut-être sculpté, un mur de fumier et de boue ne peut-être crépi. Confucius


« 3 – 2 – 1 – ZEROOOO… décollage de la fusée réussi. Cependant le résultat est sans appel : le carburant s’épuise anormalement et je crains une surchauffe sévère du moteur. A ce rythme, l’explosion de l’engin est quasiment irrévocable. Des petits fils vont, lentement mais sûrement, griller. D’abord à petit feu puis, tout le système va se consumer. La carlingue de la machine est dure ! Dure avec les autres. Vous les secouez trop. Telles des bouteilles d’Orangina, de peur que la pulpe ne reste en bas. Donnez du mou, les choses dures sont brisées par des choses dures. Puis vous êtes intransigeante avec vous-même. Et vous vous usez à force d’être en surrégime. Décélérez un peu. Le perfectionnisme est autodestructeur. Le parfait existe pour définir l’imparfait. Vouloir l’atteindre finit par user. Ménagez votre hypersensibilité. Vous êtes une sorte de « Bob l’éponge » et absorbez tout sur votre passage. Mettez une distance de sécurité. Quant à l’hyper-sollicitation de votre entourage, sachez dire non ! Un bon avion ne s’encrasse pas car il filtre.

Puis vos habitudes vous procurent une zone de confort. Vous vous y réfugiez trop. Elles se transforment en inconfort. En aviation, on aime la phase de décollage qui, à chaque fois, éveille notre attention. Certaines zones de turbulences peuvent recéler un merveilleux confort. Celui de se sentir vivant. Un cumulonimbus, un cirrus, un stratocumulus ou encore un nimbostratus - jalonnent le parcours d’un pilote jusqu’à la fameuse phase d’atterrissage. Elle demande toujours une attention extrême. Là encore, on l’aime. Elle nous fait exister, tout simplement assis sur notre siège. Parce que voyez-vous, chère Jeanne, sans cela, la technologie des pilotes automatiques annihilerait notre raison d’être dans la carlingue. L’avion volerait absolument tout seul. Plus de raison de garder les yeux bien ouverts durant nos trajets. Plus de nécessités à être pleinement conscients et attentifs à ce qui se passe dans le ciel, et ses hauts alentours. La zone d’inconfort ne signifie pas toujours inconfort, du moment où celle-ci sert de tremplin pour une meilleure qualité de vie. Quant à votre zone de confort, si elle devient routine, elle tue.» N’oubliez pas Jeanne, « L’esprit est comme un parachute. Il ne fonctionne pas s’il n’est pas ouvert. » Franck Zappa


Tels furent les mots de mon psychologue du travail dans le petit speaker noir lui permettant de communiquer avec sa secrétaire. Passionné d’aviation, il y puisait ses propres métaphores pour expliquer le complexe en clair. Le temps de dire au revoir à cet expert en psychologie du travail, je me retrouvai à l’accueil, avec mon rapport en main, face à la secrétaire : 


  • Ah, attendez, Jeanne. J’ai oublié une phrase, me dit-elle.

« Mayday, Mayday, Mayday », ajouta-t-elle, à la main, en caractère bien gras. Résultat de 8 séances de développement personnel, échelonnées sur plusieurs mois. Elle me donna l’attestation de suivi, signée et datée du mercredi 7 mars 2018, en pied de page. Quant à l’en-tête, elle prenait la forme d’une citation:

« Le principe fondamental est de ne pas se tromper soi-même. On est souvent la personne la plus facile à tromper. » Richard Feynman

Mayday ! Je connaissais ce terme. Avec Marc, mon compagnon, l’univers des avions m’était familier. Il s’agissait de l’appel universel radiotéléphonique, inventé en 1923 par Mockford, signalant un avion en détresse et des vies humaines en danger. Cette formule retranscrivait la consonance phonétique de l’expression française « m’aider ». Elle-même une version raccourcie de « venez m'aider ». A force d’abréger, on arrivait au message d’alerte final, répété trois fois de suite : Mayday Mayday Mayday (Fréquence radio aéronautique : 121,5 MHz).


Je me le ressassais, en parlant toute seule, car oui, aujourd’hui, j’étais dans une forme de détresse.

J’engloutis, en un temps record, mon sandwich jambon. Même sort pour mon cannelé. Celui acheté « Au Pétrin Moissagais », mon péché mignon dans cette mythique boulangerie-pâtisserie bordelaise de 250 ans d’âge. Puis, je repartis aussi vite devant mon plus fidèle ami en boîte: mon écran d’ordinateur.

Jusqu’à présent, ma vie se résumait à une histoire de boîtes : la box mail remplie de publicités, newsletter, SPAMS, courriers indésirables et ceux à traiter, mais pas toujours désirés. La boîte où je travaillais. Nous produisions des contenants en plastiques, vendus à diverses sociétés, notamment celles du secteur cosmétique. La boîte de quatre murs, la maison. Alors avant de rejoindre la boîte finale, le cercueil, je voulais vivre.

Vivre en remettant les priorités dans le bon ordre. J’aspirais à inverser la donne du « bien-être », pour avant tout « être bien ». Un manque de congruence m’avait alertée à ce sujet. Toute mon inspiration se vidait. Je ne laissais plus de place pour qu’elle s’exprime. Elle ne rentrait plus en moi, car j’étais aussi hermétique qu’une boîte Tupperware. En prime, celle-ci débordait à force de listes archibondées :


  • TO DO : la liste des « à faire » de la journée. Pense ! Bête !
  • DID LIST: la liste d’encouragements. Ouf ! Je l’ai fait ! Allez, motivée. Le reste suit.
  • FOMO : la peur de rater quelque chose, traduit du « Fear Of Missing Out ».
  • Wish list : la liste des envies qui n’en finissent jamais.

Même mes désirs prenaient la forme de boîtes. Une Box mensuelle aux promesses d’effets bonne mine et de peau rajeunie. Un concentré de bonheur.


Toc, Toc, Toc, on frappa à la porte ! Tous mes sens s’activent. En alerte, je frétille telle la queue d’un chien qui voit un os. C’est mon sauveur, c’est bien lui qui arrive, dans mon bureau. Il est magnifique, grand, des yeux d’un bleu à couper le souffle et la peau teintée que son pays d’origine, le Maroc, lui a offert dès sa naissance. Son uniforme marron lui donne un air impeccable. Sûr de lui et bien à sa place.  La belle broderie jaune souligne son titre: UPS Livreur. Il tient dans sa main mon colis. Ma surprise programmée, ma bulle d’oxygène, ma parenthèse enchantée, ma bouffée d’air pur, ma pause cocooning… Alléluia ! Ma « Box » de mars, tant attendue, est là. Dans ce colis de 20 x 10 cm. Chaque mois, mon abonnement me garantissait un moment tel que celui-là. Je savais que je la recevrai, cette boîte pleine de produits cosmétiques.

  • Comment allez-vous ? , demandai-je au livreur, avec un large sourire traduisant ma joie du moment.
  • Très bien. Merci, répondit-il.

Oui, il fallait aller très bien. Mais dire, pour le cas de mon beau transporteur UPS : «  j’en ai ras-le-bol de mes livraisons. Parfois j’ai l’impression d’être l’homme invisible ou du moins un homme qui vaut moins qu’une boîte en carton. » Non, cela vous ne l’entendrez que rarement.

Ce n’est pas socialement racontable entre un prestataire de service et son client. Professionnalisme oblige, motus et bouche cousue. Le marché du travail offre un panel de personnes en quête d’emploi. Si ce n’est pas toi, ce sera un autre.

Mais moi je savais la pénibilité de ce métier. Je me considérais chanceuse d’être dans un bureau plutôt que dans un camion, sur les routes embouteillées à me briser les reins. Quant à lui, il voyait bien que le travail statique, derrière un ordinateur, pouvait être tout aussi éreintant. Nos mines, parfois déconfites, parlaient pour nous. Par mimétisme, nous finissions par nous ressembler jusqu’à alimenter un cercle vicieux de nos émotions négatives et ce, sans même le vouloir. L’effet des « neurones miroirs », pour reprendre l’appellation scientifique.

  • Merci à vous, conclus-je, tout en le voyant tamponner, sur le papier, la garantie du travail effectué : Remis le 07/03/2018

Je tirai sur la gâchette, cette petite bandelette sur le haut du colis. Une ouverture magique me transformant, en un rien de temps, en petite fille. Mais une fois décortiquée, ma joie retomba aussi vite qu’un soufflé.

« Maudite boîte ! », m’écriai-je. On nous les vend telles de nouvelles trouvailles marketing. Elles remontent pourtant à la Seconde Guerre Mondiale, lorsque les rescapés reçurent 15 000 “CARE Packages”, livrés pour leur survie. Décidément, un même concept peut servir différents besoins. Il prend des formes foncièrement distinctes selon le contexte dans lequel il s’inscrit. D’une boîte de survie à une boîte de plaisir, vaste marge. « A moins que nous soyons arrivés au stade des plaisirs, indispensables à nos survies », songeai-je.

Aucun antidote ne parvenait à sauver mon mal être. Seules des distractions anesthésiantes m’insufflaient une forme déguisée de bonheur. Puis, de malheur dans la foulée. Des sortes de pics émotionnels, comme dans un grand huit. Je perdais la maîtrise. Une reprise en main s’imposait. Mais les remises en cause trouvent toujours les bonnes raisons d’être remises à plus tard. Alors entre mon travail et mes bonheurs futiles, je me cachais derrière la formule « pas le temps ! ». Magique, elle marche tout le temps !


La voix veut vous parler. Fréquence 121.5 MHz


Chère Jeanne, le temps est en réalité infiniment long, en tant que mesure de l’éternité. Il en demeure pas moins beaucoup trop court dans nos consciences, car il manque à tous nos projets. Libre à nous de commencer à bien l’employer. En général, ceux qui se plaignent de sa durée écourtée sont les mêmes qui ne savent pas le gérer. Toi, la tête si rationnelle, fourrée dans les chiffres, fais le calcul. Il y a 168 heures dans une semaine. Supposons que tu aies besoin de 8h de sommeil par nuit. Que tu travailles 35 heures par semaine. Et que tu passes 3h par jour dans des servitudes diverses et variées (enfants de Marc, ménage ou transport). Et bien tu auras rempli 112 heures dans la semaine. C’est beaucoup mais encore bien en deçà des 168 heures dont tu disposes. Cela te laisse donc encore 56 heures de loisirs par semaine. 56 heures ! Incroyable mais mathématiquement vrai !


2-L’attitude est le pinceau de l’esprit. Elle colore toutes les situations. Alexander Lockhart


Un doux bruit de grillon me réveille. Non, je ne suis pas encore à Bali. A ce moment-là, j’ignorai la possibilité de concrétiser ce départ. Je pris juste le soin de choisir le son d’alarme le moins pénible sur mon smartphone. C’est un fait : je suis bel et bien à Bordeaux, dans mon lit. 7h30, l’heure de me lever pour aller au travail. Mon petit déjeuner englouti, je rêve juste de retourner dans mon lit. Je n’ai toutefois pas le choix. Direction la boîte, où je travaille. Société spécialisée dans les emballages en plastique, notamment les flacons de 50 et 100 ml, contenant des produits cosmétiques et pharmaceutiques.

Assise au volant, j’écoutai, comme souvent, un podcast sur les conseils « bien-être ». L’aliment bon à prendre en cure devenait soudain presque toxique, quelques semaines plus tard. Le sucre, tantôt notre allié se transformait, selon les saisons, en terrible ennemi à combattre. Puis quelques gourous parlaient de leurs incroyables secrets pour travailler moins et gagner plus. Personnellement, je m’y perdais dans ce fatras de propositions abracadabrantes ! « Ras-le-bol de tous ces donneurs de leçons ! Quelle confusion totale ! Ils m’empoisonnent la vie à force d’incohérences existentielles ! », ruminai-je, seule, dans ma voiture.


Ah ! Ce mal être qui ronge de l’intérieur, au point de rendre son corps insensible à toute forme de bien-être. Ce mal être incitant à dire STOP. Cet état qui met fin à la course au bien-être. Cette dernière s’essouffle d’elle-même, à l’aune de notre apnée prolongée. En même temps, le sevrage total avec mes sources de plaisirs furtifs me semblait compliqué. Trop tôt pour le moment. Je devais y aller par étape. Franchir les paliers de décompression un à un.

J’avais décidé de ralentir le rythme des invitations professionnelles. Avec le métier de Marc, les sorties ne manquaient pas. Je ne supportais plus ces cocktails. Les « Bouchées à la Reine » nourrissaient mes anciennes soirées bordelaises guindées. Les amuse-gueules fourrés à toutes les viandes siégeaient au milieu de toutes les têtes habituelles.

« Rapprochez-vous tous et souriez s’il vous plaît », nous lançait le photographe professionnel, histoire d’immortaliser ces ubuesques moments…


D’allure élancée, grand, racé et aux yeux noirs truffés d’intelligence, Marc attirait tous les regards. Les autres hommes bombaient leur torse. Les femmes se toisaient du regard. Dans un royaume, ne règne toutefois qu’une seule Reine. Ces scènes me dépitaient, me blasaient, m’alarmaient. La soirée entière prenait des allures de carnaval géant. On était tous plantés là. A parler de nos activités respectives dans nos vies. A parler de ce que nous faisions pour esquiver ce que nous étions réellement. Ces soirées s’organisaient, par et pour, des businessmen accros au « Faire ». « L’être » n’était pas spécialement convié à la soirée. « Qui est-ce Monsieur ? », on l’entendait à chaque recoin. Les réponses prenaient des tournures similaires « C’est le grand directeur de… ».

Je connaissais pourtant une grande majorité de ces personnes. Individuellement, hors du contexte mondain, je les trouvais incroyablement humains. « Quelle puissance, cet effet de groupe ! ». D’un seul coup, le grand collectif métamorphosait les gens.

Alors je jouais le jeu en faisant acte de présence, d’un air assuré en apparence. Non dotée des atouts des femmes fatales, j’étais de taille et corpulence moyennes. Une fille mignonne, comme on le dit souvent. Mes yeux couleur noisette, d’habitude pétillants, perdaient de leur brillant, depuis plusieurs semaines. Je m’éteignais, peu à peu. J’en avais bien conscience. Alors, j’essayais de maintenir, tant bien que mal, de la joie dans mon regard.


Je rêvais d’entendre les vraies choses. Les petites galères que tout le monde garde bien au chaud, dans son coin mais qui, pourtant, nous relient en tant qu’humains. Je sentais émerger en moi une envie d’autre chose. Cette sensation de décalage avec la société me faisait comprendre que non, j’étais peut-être, au contraire, bien en phase. Mais à ce moment de ma vie, je ne savais pas comment me servir de ma caisse à outils. Je l’avais en main mais sans le manuel d’utilisation. C’est ainsi qu’à chaque bonne résolution de me pencher sur mon « être », mon élan retombait aussi vite qu’un soufflé. Il me manquait des éléments pour garder le cap sur ma ligne de mire. Celle de l’être bien. Je ne les découvrirai que plus tard.

Ma vie semblait remplie aux yeux de tous. Elle s’apparentait, en réalité, à une coquille vide. Sur tous les plans, professionnels et personnels. Avec Marc, nos moments d’intimité se faisaient de plus en plus rares. La teneur de nos conversations se creusait. Nous évitions les questions de fond, comme si parler de choses profondes pouvaient nous faire pencher du mauvais côté. Les conversations liées à l’argent, nos familles et les enfants de Marc nourrissaient nos dérapages. Nos forts caractères furent la source de notre attirance. Là, ils risquaient de nous séparer. Le quotidien, bien que lourd, constituait notre principal échange de surface, histoire de ne pas sombrer. Bref, notre « nous » était sévèrement en danger.


  • « Je n’aime plus cette vie, je ne la supporte plus, je n’en peux plus. Il y a bien une solution », m’exclamai-je !

Il y a toujours une solution. Une bonne nuit de repos. Après, je devrais avoir les idées plus claires…


La voix veut vous parler. Fréquence 122.750 MHz


Chère Jeanne, tu te sens prise au piège. Les moments de joie et de peine jouent, tour à tour, au yoyo avec toi. C’est normal. Nous changeons tous d’état d’âme avec une dextérité remarquable. Les plus grands scientifiques te le diront. Nous ressentons des sentiments positifs et négatifs de manière quasi égale. En effet, un homme normalement constitué connaît environ 50% de moments de joie et 50% de moments de troubles Il faut juste ne pas se mettre de pression et ne surtout pas culpabiliser lors des moments émotionnels plus douloureux. Ils sont nécessaires à ton équilibre. Dans le mot « émotion », il y a motion. Cela signifie « se mettre en mouvement ». Prends une feuille. Note 10 choses maximum à faire absolument pour avancer. Ce que tu mettras sur le papier sortira de ta tête. Tu avanceras tranquillement, sans un esprit encombré. Surtout, ne vois pas les choses plus sombres qu’elles ne le sont réellement. La lumière, à ta portée, naîtra de l’obscurité. Ps : pour les soirées bordelaises, souviens toi : « Une fleur ne pense pas à être plus belle que sa voisine. Elle s’épanouit, tout simplement. » (Zen Shin)



3-Tu ne changes jamais les choses en te battant contre la réalité existante. Pour changer quelque chose, il te faut créer un nouveau modèle qui rendra le modèle existant obsolète. Buckminster Fuller


Mes doigts tournèrent au rythme des fréquences. Radio Jazz, Nostalgie, Skyrock, France Info. Soudain, je montai le son:

« Non, vous ne rêvez pas. On a retrouvé votre bouteille de lait française dans une décharge sauvage, à Bali. Ces emballages retrouvés dans la nature, à l’autre bout du monde, viennent de notre pays. Bouteille de lait, paquet de fromage… tous ces déchets ont été mis à la poubelle par des personnes croyant bien faire. Mais ces détritus finirent leur course bien loin de la France. Pour des questions de rentabilité, les entreprises de recyclage préfèrent les exporter plutôt que les traiter.» BREAKING NEWS


Je fus scotchée. Crétines ces sociétés avides de profit ! Mais du coup, chanceuses ces bouteilles de lait !

Je les imaginais, exilées sous les tropiques. Une seconde vie ! Une seconde chance avant de terminer incinérées. Leur destin repris au vol par des âmes mercantiles. En proie à une recherche de profit certes, mais une destinée des plus originales et inattendues pour des récipients en plastique.


BALI. Je le répétais avec intonation B.A.L.I. Nom tout court qui faisait rêver. Avec Marc, nous connaissions bien l’île pour en avoir déjà fait le tour entier, il y a maintenant plusieurs années. Durant deux mois, nous la traboulâmes un peu partout, sur deux roues. Nous l’avions choisie à cinq reprises comme destination de vacances, avec et sans les enfants. A chacun de nos voyages sur « l’île des Dieux », je me sentais vivante. Son charme venait en grande partie de sa religion hindoue. Cette dernière animait les Balinais. Elle colorait les rues, teintait la culture locale et répandait une aura indescriptible dans tout Bali.


La dichotomie « Nord-Sud de l’île générait des extrémités opposées. Presque deux pays différents cohabitant sur une même péninsule. Au Nord, l’authenticité préservée. Au Sud, l’occidentale tarabiscotée. Une même contrée découpée en deux. Ubud, en son centre nous charma, Marc et moi, instantanément. Cette ville incarnait la spiritualité. Une atmosphère unique s’y dégageait, à la fois magique et mystérieuse. Ville curative par excellence, son nom avait pris racine dans le terme « Ubad », signifiant « médecine » en indonésien. Avec son lot de remèdes miracles et « Guru » aux pouvoirs surnaturels, l’atmosphère d’Ubud émettait des ondes troublantes, aux fréquences tantôt relaxantes, tantôt énergisantes.


Mais derrière la face pile, le visage de l’île prit une autre allure.  Balihood / Baligore, la frontière avec la version noire, je n’allais pas tarder à la découvrir. Pour le moment, j’aimais Bali. Point barre.

Les fréquences hertziennes de ma radio se coupèrent, une fois sortie de ma voiture. La mécanique s’occupait de tout. Voiture verrouillée, j’étais déjà devant ma porte. Notre maison se situait dans la presqu’île de Bordeaux. L’île de Bali, trop tôt pour tout de suite. A ce moment-là, nous ne savions toujours pas que nous finirions par y aller.


Seul le générique de fin apparaissait sur mon écran. Une écriture blanche sur fond noir laissait entrevoir un « 01:01 ». Mon Dieu, « Déjà une heure du matin passée! », m’étonnai-je « Drôle d’ailleurs, ce doublon ! ». Marc ne bougeait plus. Endormi sur notre plateau repas englouti, en un rien de temps, devant un film Netflix. Je commençai déjà à culpabiliser de ne pas avoir fini ma liste d’idées. Tant de choses à faire m’attendaient pourtant déjà pour le week-end. A cette époque de ma vie, tout devait être productif. Or le week-end, c’était sacré. Attendu comme le messie, une semaine durant, il fallait tirer profit de ces deux jours intenses. Un Saint week-end vivant. Une Box vivante au format géant. Spa, restaurant, sorties entre amis. Pourtant, le dimanche soir, Marc et moi, nous nous sentions vidés. Notre coquille se vidait, à force de la remplir. Magie du paradoxe. Tout s’épuise, même le trop plein. Le cumul de nos vides respectifs nous soustrayait. Au point de franchir la barre des négatifs, celle juste en dessous de 0. On se l’était dit un jour : le temps qui court, l’absence de nouveaux projets et nos lassitudes professionnelles respectives nous rongeraient. Phénomène rebaptisé par nous deux, sous le nom du « Syndrome de la Coquille Vide ».


Mes amis, les icônes vertes, se préparaient apparemment aussi au « Happy week-end » ! », « Be Zen, c’est le WE ! » « Vive le Week-end. Grosse fiesta ! », ainsi mentionné dans leurs commentaires. Je les voyais, défiler sous mes yeux, à moitié ouverts. A chaque fois, je ressentais l’impression d’avoir un colis virtuel bien attrayant, si bien que je finissais toujours par l’ouvrir. Et pour cause, mon smartphone et ses gommettes rouges de notification m’incitaient à le faire. « Mais qui sont ces gens si différents, hors de mon écran ? Sont-ils bien mes amis ? ». Ma réflexion schizophrénique fut soudain coupée par l’arrivée d’un SMS :

« Ne ratez plus vos divertissements préférés ! Profitez de plus 70 chaînes TV en direct et « Replay » sur votre mobile pour seulement 1€/mois, sans engagement. Pour en savoir plus RDV sur orange.com (coût selon offre) STOP 20332 ».

« Mon Dieu, 70 ! », m’exclamai-je. Je n’étais point nostalgique des seulement 6 chaînes que j’eus le plaisir de regarder durant mon enfance. Et puis, bien évidemment le « sans » engagement. Le mot magique rassurant. Surtout ne pas être liés. Le lien, bien trop dérangeant. « Pouvoir partir du jour au lendemain, n’était-ce pas le meilleur moyen pour, en réalité, mieux nous garder ? », aimai-je à penser.


Marc et moi, plombés au sol par nos métiers et engagement respectifs, nous rêvions de nous enfuir. Oui, mais les remises en questions existentielles ne trouvaient pas leur place dans nos week-end tout aussi chargés que nos semaines. On m’appelait la « Fusée » en raison de mon hyperactivité et ce, sur des milliers de sujets. « On en parlera le week-end prochain », répétions-nous, à basse voix. Il y a toujours une prochaine fois. La prochaine, même rengaine. Un « Replay », en langage moderne.

Jusqu’au jour où, le filtre de nos pensées, trop encrassé, nous fit prendre une décision tranchante, à coup de hache Tag. Fin de la mascarade de la comédie du monde. On l’a assez jouée et rejouée dans tous les genres…  


… C’en était trop. Abusivement inhumain: #STOP

Si les bouteilles de lait se payaient le luxe d’un recyclage, sous les tropiques, nous pouvions, peut-être, en faire de même. Nous irions donc à Bali, l’endroit où nous nous sentions comblés, à chaque virée.

Fin du cirque, mais début du marathon des cartons. Puis, négociations et réunions, notamment avec nos familles respectives. Marc avait deux enfants. Cela ajouta quelques détails supplémentaires à gérer. Puis résiliations de nos divers abonnements de loisirs. Notamment celui à l’aéroclub de Bordeaux, dont Marc était membre. Avocat la semaine, il s’évadait dans les airs, via un Robin DR-400, du constructeur Aircraft, spécialiste des avions légers. Idéal pour faire quelques tours d’avions. Toutefois, ces derniers temps, même les bouffées d’air frais des week-ends ne faisaient plus d’effet. Du coup, on a changé de registre. Direction Bali. Trois petits tours, et puis s’en vont…

Ce soir-là, nous ne dormîmes pas de la nuit. Nous ne cessâmes de nous imaginer, là-bas, sur notre île des Dieux. Ce même soir, nous ignorâmes que le virage pris finirait en une tournure angulaire bien saillante.


Arrivée à Bali, j’assistai donc, non pas au vide, mais à l’explosion de la coquille. Totalement démantelée. Si vide mais si lourde de nos pensées. Des non-dits datant d’avant notre départ. Partis valises légères, mais têtes pleines. Nous et nos Invités aurions payé un surpoids excessif, lors de l’enregistrement de nos bagages, si nous-mêmes avions été pesés. Ces convives non désirés, nous accompagnèrent ainsi jusqu’à l’aéroport. Et plus encore. Nous réfutions leur présence et pourtant, ils s’incrustèrent auprès de nous, même après notre décollage vers l’île angélique. Je vous reparlerai d’eux plus tard…


📞 WhatsApp vidéo / Ma sœur avec mon Petit Neveu


  • Jeanne, tu as des nouvelles de la « Toupie » ?, demanda ma sœur
  • Non, aucune. Elle est partie comme ça, tel un « Voleur de Sentiments ». Avec son avion, comme son idole Le Petit Prince.

Mon Petit Neveu apparut soudain sur l’écran. ( Fils de ma sœur, donc neveu, mais encore petit, d’où son surnom. )

  • C’est qui la « Toupie », Tante Jeanne ? demanda-t-il
  • La « Toupie », c’est le surnom donné à Marc mon Chéri. ( Lorsqu’il était avocat, Marc ressassait inlassablement les dossiers dans sa tête, pour défendre ses clients. Une « Toupie » est toujours en quête de pirouettes intellectuelles. Tourner et encore tourner, telle est sa raison d’être).

Ses petits yeux dévoraient mes paroles. Je le voyais dans le scintillement de son regard. Emerveillé, curieux et espiègle. Il exprimait les trois à la fois. Et bien plus encore.


  • Et le « Voleur de sentiments » ?, s’exclama-t-il
  • Le « Voleur de sentiments », c’est lui aussi, comme par magie. On a tous plus ou moins des talents de prestidigitateurs, tu sais. Tout homme est double. Voire triple. En fait chaque homme se multiplie à l’infini. Décidément, c’est vrai ! La Terre est vraiment surpeuplée !

Deux heures plus tard…


📞 WhatsApp Audio / Papa


  • Ma Chérie, tu as des nouvelles de ce crétin ?
  • Non, aucune papa. Mais tu le sais déjà…
  • Pourquoi dis-tu cela ?
  • Parce que sinon ma sœur t’en aurait informé…  

Mon père n’avait jamais été autant débordé depuis son nouveau statut de retraité. Il voyageait sans arrêt, mais prenait toujours des nouvelles de moi, où qu’il soit. Surtout depuis le décès de ma maman, survenu deux ans après leur divorce, il y a quelques années maintenant.

Concernant ma sœur, elle était mon compagnon de route. A la fois complice et perturbatrice, elle ne fut pas toujours des plus tendres avec moi. De deux ans mon aînée, elle aimait me juger. Je m’y étais naturellement habituée. Après tout, la fratrie se construit sur une relation affective imposée où chacun dicte ses droits. Son emprise progressive sur moi cautionna quelques brouilles. Notre entente s’éminça avec le temps. Pour autant, le capital amour, celui de nos liens du sang, demeurait sauvé. Comme si rien ne semblait pouvoir le détruire. Pas même la compétition entre nous deux. Ce goût commun du challenge qui, pourtant, nous enfermait dans un solitaire dépassement de soi. C’est ainsi que les défis alimentèrent ma soif de prouver, sans cesse. Une soif presque identitaire à l’ADN familial. Croix de bois, croix de fer, ce fut parfois l’enfer. Bref, ma sœur menait aujourd’hui une vie de couple avec un enfant de 7 ans. Elle, dans la catégorie « mariée », moi libre et prise en flagrant délit d’errance. Pas de réelle case existante pour qualifier mon existence. Je n’en ressortais encore que plus vivante. A vrai dire, je ne trouvais, pour le moment, meilleure moyen pour ma survie. Cette dernière prenait cependant une forme de mort pour elle. Pas de case, pas d’ancrage. Décidément, même les concepts de vie et de mort variaient, au gré des gens et de leur genre.


Heureusement, les idées peuvent évoluer. « Est-ce bien ma sœur agissant ainsi ? », je me le suis dit souvent, au fil du temps. L’entourage est une source d’étonnements. Surtout les proches. Et pour cause, nous pensons les connaître, jusqu’au comportement prouvant le contraire. Ce dernier atteste la possible méconnaissance. Invraisemblable après tant d’années partagées. La vie en est pourtant ainsi. Dès lors, l’inimaginable devient probable. Comme l’abandon de Marc, un sujet classé impossible, sauf lorsque, par magie, ce dossier jaillit de son casier. Il remit sur le tapis les dés de mon destin. M’obligea à rejouer la partie. Sauf que la magie fait des petits. C’est ainsi que je reçus, quelques temps après le départ de Marc, une autre surprise, digne d’une Toupie, en plein mois d’avril…


La voix veut vous parler. Fréquence 123.100 MHz


Chère Jeanne, tu vis une sorte de retour vers les « starting-block ». Il faut retrouver l’élan, le goût et l’engouement pour aller de l’avant. C’est plus dur. L’énergie des débuts prometteurs et la confiance sont mis à mal. Mais pourtant, c’est évidemment possible, cela ne peut pas en être autrement. Les revers de situation sont expérimentés par tous les êtres vivants. Rien n’est figé, tout n’est que mouvance. Un petit rien peut tout faire basculer. Sache toutefois que cela se vérifie dans les deux sens. Garde la foi en l’espérance que le meilleur t’attend. Prends le recul nécessaire pour bien redémarrer. S’en sortir est salutaire. Pour cela, il faut s’armer de courage. Toute l’énergie et le potentiel sont déjà au fond de toi. Cherche les solutions au bon endroit.


4-Une grande part de vous-même n’est pas encore humaine. Elle n’est qu’un gnome informe qui marche endormi dans la brume, en quête de son propre éveil. Khalil Gibran


Ma tête part à l’envers et j’hurle de bonheur. Un cri de joie strident. Une telle allégresse, je l’attendais depuis longtemps. A ce moment, un gecko émet le signal habituel de l’insecte attrapé. Signal tellement vigoureux que je ne peux m’empêcher de le regarder et lui lancer : « A chacun sa récompense. Apprécie ton moustique. Moi, je joue dans une autre catégorie ».

Les Geckos sont les «Dieux de la maison» à Bali. Depuis le départ de Marc, ils me rendent souvent visite, ces gros amphibiens. A force d’être aussi présents dans ma maison, j’avais fini par m’intéresser à leur symbolique. Des protecteurs de mauvaises influences extérieures et des messagers de la chance, selon les croyances balinaises.

« Ces convictions fonctionnent-elles aussi pour nous, les étrangers ? », songeai-je. Compte tenu de la suite des évènements, j’en doutai.

Pour l’heure, je me considérai chanceuse…


Le soir même où je le rencontrai, pour la première fois, je m’endormis sur une note sucrée. Et pour cause, le lieu de notre rencontre s’appelait « Candy Kagi » (la clé sucrée). Mes pensées divaguèrent en direction de lui. Je revis ses mains dont les doigts pénétrèrent sa belle chevelure, noire de jais. Aussi sombre que ses yeux troublants, lors de notre bref échange. Je venais de comprendre qu’il travaillerait pour moi. Mélanger le professionnel avec le personnel ne se faisait pas. Oui, mais le problème est qu’il comptait déjà un peu pour moi...

Mais à ce moment précis de mon récit, j’étais encore loin d’en être là ! Très loin !


Il est 9h30, dans mon bureau de Bordeaux. Je viens de finir quelques « like » histoire d’entretenir ma pseudo « cyber-réputation ». Le like appelle le like. Tout le monde aime en avoir. Pour cela, il faut en faire de son côté. Puis j’enchaîne sur ma messagerie. Chaque mail me parait insurmontable à traiter. Une sensation de temps perdu, volé et accaparé. Oui, tous ces gens me sollicitent de toute part et volent mon temps, mon énergie et ma créativité. Usée d’attendre que le directeur revalide ce que le sous-directeur a déjà lu et relu, pour que le grand directeur soit content mais invalide le tout. Et c’est reparti pour un tour ! Retour à la case départ. Entre-temps, quelques mails envoyés, entre les uns et les autres, garantissaient l’autoprotection, vitale en cas de contrôle. Passer son temps à sauver notre peau et faire du politique faisait partie intégrante de notre vie professionnelle, quel que soit notre poste. Dix ans que je travaillais dans la même société. J’en connaissais les règles et elles se vérifiaient un peu partout.


Bref, je recontactais quelques clients, tout en attendant leurs réponses. Les pénibles moments de solitude autarciques sur mes devis et relances me pesaient. De longues heures de travail pour, au bout du compte, un coup de téléphone du type : « Voilà Madame, je vais être très transparent avec vous. Notre enveloppe budgétaire globale est de 5500 € ttc. Votre devis pourra être validé si vous arrivez à baisser votre tarif de 850 € ttc. ».


Je détestais les phrases avec le terme transparence. Elles renfermaient une opacité terrifiante.


Changer de métier, j’y pense tous les jours mais l’idée elle-même m’épuise. Est-ce par peur du changement ? Par manque d’imagination quant à mes possibilités d’avenir ? Ou par réelle paresse ? Je n’ai pas les idées assez claires pour y réfléchir et, une fois de plus, je tombe dans le piège de la procrastination. « Je verrai bien demain ». Oui, demain, je me le disais ainsi. J’en parlerai plus tard, avec mon psychologue du travail.


Les formalités administratives prenaient une place folle dans mon travail, me laissant peu de temps pour laisser libre cours à mon imagination. Je ne supportais plus ces papiers. Je souffrais d’une sorte de « phobie administrative ».

Finalement, en marge des autres mais proche de moi-même ? Non, n’exagérons pas. J’étais encore loin de cette sensation béate d’accord avec moi-même. L’envie était là. Un bon début. Mais je ne savais pas par quel bout la prendre. Un peu comme une femme enceinte qui lit tout. Qui analyse tout avant la naissance. Qui se documente. Qui apprend. Qui veut que tout soit parfait. Un peu comme quelqu’un qui savait comment bien manger mais qui dévorait encore de manière compulsive. Tout le monde pareil ! Nous connaissions finalement tous le «Comment faire » à l’ère de l’information « Internet-ment » partagée. Et pour autant, on ne le suivait pas forcément. Plus tard, je comprendrai que le « Comment faire» ne prenait sens qu’après avoir répondu au « Pourquoi faire ? ». Pour l’heure, je rêvais juste de ne pas les connaître, ces conseils de vie. Histoire de cesser de culpabiliser de ne pas les suivre, pour ainsi, commencer à vivre.


Pourtant, plus la flamme du désir de paix intérieure naissait en moi, et plus je semblais reculer. Par peur ? Par manque de courage ? Je ne le savais pas, mais mes souhaits reprenaient une forme matérialiste, bien éloignée de mes résolutions idéalistes. Et j’en avais besoin, là, maintenant, de ma « Wish list », telles des envies maléfiques…


Au moment où je vous parle, je ne savais pas encore qu’une « Wish list » (liste d’envies), de la plus haute importance m’attendait. Celle sur laquelle il ne fallait pas se tromper. Celle-ci ne se renvoyait ni par DHL, ni UPS, ni Chronopost. Pas de « bon de retour » et un impact à vie. Est-ce l’enjeu qui rendait la tâche si difficile ? Je l’ignorais, mais en essayant de la faire, cette liste, je restais approximative.

Trop éparpillée pour bien cibler. Rubrique taille, je mettais « moyenne ». Couleur, j’avais carrément oublié de la préciser ! Je compris pourquoi je ne pus taper dans le mille. Rater la cible justifiait-il, pour autant, que je me sente, par la suite, ainsi punie ? Maintes fois, je me posai cette question, au regard de la tournure des évènements…


La voix veut vous parler. Fréquence 123.500 MHz


Chère Jeanne, des milliers de gens connaissent, tout comme toi, le sentiment de peur alors même que grandit en eux ce désir de paix intérieure. Tu oublies la normalité de ce ressenti. Pas étonnant, ce type d’impression se partage au-delà des bribes d’instants volés, mis en boîte sur les réseaux sociaux. Aie conscience que ces plaisirs futiles ne sont que des outils, mais pas la finalité. Ils sont une façon de cheminer vers ton bonheur. Le chemin vers celui-ci sera jalonné de pics, tels des « up and down ». Un jour, un sage a dit qu’il ne fallait pas se focaliser sur la poursuite du bonheur, mais sur le bonheur de la poursuite. En d’autres termes, l’important n’est pas d’arriver au résultat, mais de prendre du plaisir quand tu fais quelque chose. Fais-en moins mais avec plus d’intensité. Seuls les petits buts atteints pour arriver, ou pas, au grand but, possèdent une valeur. Ne sois pas sous pression. Elle est inutile.


5-La vie est plus belle que la prudence. Abbé Pierre


Le long du trajet, je me remémorais mes dimanches passés, avec ma sœur et ma Grand-Mère, à la maison de retraite. On s’occupait de cette dernière car sa véritable famille se résumait à nous deux. Mon Grand-Père, son mari, s’en était allé depuis bien longtemps. Ma maman, sa fille, aussi. Son frère, André, ne fut sur Terre qu’un court instant. Quant à ses amies, elles tirèrent leur révérence les unes après les autres. La loi des séries face au temps, en tant que nonagénaire.


Quand je poussais le petit tourniquet de sortie, menant sur le parking de la maison de retraite, des sentiments mitigés m’envahissaient. A la fois la tristesse d’avoir vu ma Grand-Mère, recroquevillée sur sa chaise, en état de vieillesse. Et en même temps, la joie de me sentir en bonne santé. Ces passages dominicaux me rappelaient ma faculté à relativiser. Cette prise de recul rédemptrice me faisait du bien. Mes soucis me paraissaient anodins. L’écho des dimanches décuplait en moi, avec résonnance, mon désir de vivre.


Et quelle action ! Me retrouver à califourchon. Sur un scooter. Collée à un Balinais. Jamais je n’aurais pu l’imaginer !


La vitesse à laquelle nous roulions m’attirait vers l’arrière. Je maintenais difficilement mon poids vers l’avant. L’air passait à travers mon casque que j’avais du mal à maintenir droit. L’air s’engouffrait dedans, en le soulevant naturellement. Je serrais mon ventre et sentais mes abdominaux se contracter. Le vent emplissait mes narines, ma bouche et ma gorge. Je finissais par me mettre tel que lui, en position aérodynamique, pour cesser toute résistance. Je me sentis soudain tel un oiseau déployant ses ailes, pour planer dans les airs. Je plaquai mon casque contre son dos et fermai les yeux, de temps en temps, pour encore mieux apprécier ce moment.

Je ne savais pas vraiment où commençait la réalité, la fiction ou le rêve. Quand mes yeux se rouvraient, je voyais nos voisins en scooter. Eux, paraissaient avant tout surpris. Doigts pointés vers moi, en plein vol, ils s’exclamaient :


  • « Bule» ! (prononcé boulet, signifiant l’étranger, en balinais)

Oui, j’étais un « Bule », collé serré sur un deux roues. Un « Boulet » sur un deux roues, jusque-là, pas de souci. Beaucoup de touristes louent des scooters et naviguent ainsi. Des vrais dangers publics d’ailleurs. Leur maîtrise de ces petits bolides laisse à désirer.

Non, les Balinais m’observaient car un « Bule », collé serré, derrière un des leurs, c’était beaucoup moins courant. Je leur souriais. Le record battu était de 5, mais la moyenne stagnait à trois. Oui 3 sur un même scooter. S’il y avait un enfant, il se retrouvait debout. Calé entre le guidon et le siège. Depuis tout petit, les Balinais voyaient des scooters. C’était naturel. Je les observais tout aussi à l’aise que nous l’aurions été dans une voiture, allongés sur la banquette arrière. Peu portaient des casques. Certes, ils craignaient la Police, « La polisi ! », mais savaient où et à quelle heure elle rôdait. Ils la déjouaient.


Qu’ils sont astucieux