La sorcellerie au Maroc

Dr Émile Mauchamp

 

Œuvre posthume d’Émile Mauchamp

Médecin du gouvernement français à Marrakech

Précédée d’une étude documentaire sur l’auteur et l’œuvre par Jules Bois et accompagnée de 17 illustrations,

La plupart d’après des photographies prises par l’auteur.

 

Fait par Mon Autre Librairie

À partir de l’édition Dorbon-Ainé, Paris, 1911.

https://monautrelibrairie.com

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© 2021, Mon Autre Librairie

ISBN : 978-2-491445-99-7

 

 

Table des matières

 

Lettre de M. P. Mauchamp à M. Jules Bois

Discours prononcé le 20 août sur la tombe d’Émile Mauchamp, à Chalon-sur-Saône, en présence de M. Stephen Pichon, Ministre de l’Instruction publique

Émile Mauchamp et la sorcellerie au Maroc

Introduction

Les raisons humanitaires de l’intervention européenne au Maroc – Psychologie du Marocain : l’Arabe, le Juif – Mentalité générale – Religiosité – Superstition – Diablerie.

Au lecteur

PREMIÈRE PARTIE – La vie quotidienne

I – Coutumes se rapportant aux différentes circonstances de la vie sociale et de l’existence des individus

II – Soins du corps

III – Mentalité. – Croyances, préjugés, superstitions, phénomènes météorologiques

IV – Mendicité et misère, vices et prostitution

V – Lois, religion, sectes, saints

DEUXIÈME PARTIE – Diables et sorcellerie

I – Les diables

II – Le sorcier

III – Sorcellerie défensive – Philtres et envoutements pour l’amitié, l’amour, l’attachement, la domination

IV – Sorcellerie agressive – Procédés d’envoûtement, d’écritures, d’occultisme

Notes de l’auteur et du commentateur

 

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Lettre de M. P. Mauchamp à M. Jules Bois

Cher Monsieur,

Après le crime de Marrakech, je recevais de la Légation de France un paquet de papiers, recueillis par les soins de quelques amis de mon infortuné fils, dans sa maison pillée. Ce ne fut pas sans une douloureuse émotion que j’ouvris ce paquet, qui contenait une quantité d’écrits et quelques photographies, le tout mis en lambeaux et horriblement souillé de sang et de boue : j’appris plus tard que les assassins pillards s’étaient entretués pour le partage du butin.

Avec les restes sanglants du martyr, c’est une partie de son âme que je recevais, quelque chose de son œuvre, pensant bien retrouver dans ces débris le manuscrit qu’il avait écrit sur la sorcellerie du Maroc, les notes auxquelles il avait consacré ses rares loisirs et qu’il avait à cœur de publier.

Cet amas de papiers déchiquetés, recouverts de son écriture serrée, m’apparaissait comme une sorte de codicille posthume à son testament, parce que connaissant son cœur de Français, son ardent amour de la vérité, de la science et de l’humanité, je m’imagine que, sous le poignard de ses bourreaux inconscients, au moment suprême où son âme, s’échappant de ses lèvres, allait laisser son corps inerte, avec sa dernière pensée pour les siens, il demandait que son œuvre commencée, et qu’il scellait de son sang, ne pérît point.

Dans cette conviction, bien que sous l’obsession incessante de l’horrible vision, je m’imposai le pieux devoir de chercher, parmi ces lambeaux, ce qui pouvait intéresser la science, tout ce qui avait trait à la sorcellerie ; je trouvai des notes dont je rassemblai les débris ; et, ce travail de patience accompli, j’eus la conviction qu’après un arrangement dans la forme et une fois précédées de l’introduction (le seul chapitre auquel l’auteur a pu avant de mourir donner une forme littéraire), elles seraient, sauf quelques passages que les souillures rendaient illisibles, la traduction complète et surtout très exacte des révélations habilement arrachées, non sans peine et sans danger, aux talebs, aux sorciers marocains. Ces révélations contrôlent d’ailleurs pour la plupart les faits psychologiques et physiologiques recueillis par mon fils dans l’exercice de sa profession pendant son long séjour chez les peuples de l’Islam, et dans l’étude desquels il était admirablement aidé par cet esprit d’observation du médecin, qu’il possédait si bien.

Il vous avait fait part de l’intention qu’il avait déjà, en quittant la Palestine, de publier ses observations sur la mentalité arabe ; il me l’a dit à son retour et j’ai retrouvé votre nom et des écrits de vous parmi les papiers recueillis à Marrakech.

Les notes rassemblées ont été classées et arrangées méthodiquement avec beaucoup de soins par une main amie. Aussitôt après le long travail de la mise au point, je les ai copiées, et je vous les confie, cher Monsieur, vous considérant, par l’estime que mon fils avait pour vous, par la connaissance que vous aviez de ses projets et par votre haute compétence dans les sciences métaphysiques et occultes, mieux que tout autre qualifié pour présenter cet ouvrage qui fera connaître, dans l’intérêt de la science et de la civilisation, l’état d’âme du Marocain et les pratiques abominables, habilement entretenues par les talebs pour le soustraire à l’influence salutaire de l’instruction et des progrès scientifiques.

Ce sera une œuvre d’hygiène morale à accomplir quand seront connues les causes de la pourriture chez ces peuplades farouches du Maghreb, dangereuses dans le voisinage immédiat de notre grande colonie africaine et aux portes de l’Europe civilisée ; il n’est que temps, peut-être le comprendra-t-on, de balayer ces turpitudes.

P. MAUCHAMP.

 

Discours prononcé le 20 août sur la tombe d’Émile Mauchamp, à Chalon-sur-Saône, en présence de M. Stephen Pichon, Ministre de l’Instruction publique

Au moment où sur cette tombe est déposée une couronne, symbole du souvenir victorieux de la mort, les larmes viennent plus aisément aux yeux que les paroles. Émile Mauchamp, je ne saurai te dire, t’ayant connu et aimé, de ces phrases solennelles que l’on emploie pour ceux qui nous sont étrangers.

Tu as reçu le tribut que tu mérites, cet hommage de la France, de ta patrie, par l’éloquence d’un ministre éminent qui est l’honneur de notre République. Moi, je ne suis qu’un écrivain, mais qui croit qu’écrire c’est agir aussi, et qui voudrait faire, de la parole et du livre, une bonne, une utile action. Tu as été toi-même un écrivain et des meilleurs, de ceux qui font du style le vêtement de la vérité et de la parole un instrument de bienfaits ; à ce titre, un de tes confrères, au nom de tous les autres, veut aujourd’hui te rendre cet hommage, et t’apporter une feuille du laurier invisible qu’on appelle la Gloire.

J’aurais voulu que fût choisi quelqu’un de plus digne ; on ne pouvait pas en désigner un à qui tu fus plus cher. Nous nous sommes rencontrés la première fois hors de France, dans un de ces pays où il y a luttes d’influence, et où un bon Français est peut-être encore plus nécessaire à sa patrie que dans sa patrie même. C’était en Palestine, à Jérusalem. Nous y avons passé un mois ensemble, vivant pour ainsi dire d’une vie commune, qui m’a permis d’apprécier l’œuvre que, si jeune déjà, tu accomplissais avec tant de talent, de bonne humeur et de dévouement, sans te ménager et sans chercher à te faire valoir.

Tout de suite, tu m’as conquis, et en peu de jours tu es devenu un de ces amis qu’on peut ne pas revoir souvent avec les yeux du corps, mais qui sont présents dans notre cœur, qui y sont chez eux et que la mort elle-même n’expulse pas. Je t’aimais encore parce que, de te connaître, s’accroissait mon orgueil national et que la France me paraissait meilleure et plus grande de t’avoir pour fils. En effet, tu incarnais les qualités primordiales de la race, par lesquelles on la reconnait entre toutes les autres et qui lui maintiennent cette suprématie qui ne lui vient plus du nombre, mais toujours de l’initiative et de l’esprit.

Tu n’étais pas de ceux que tente une vie somnolente et égoïste, tu portais en toi cette énergie particulière qui fait les savants, les apôtres, les pionniers du progrès. Ton cerveau, discipliné à nos méthodes intellectuelles, riche par l’héritage scientifique d’un glorieux passé, recevait de ton cœur l’afflux d’un sang généreux avide de transformer en actes immédiats les inspirations les plus belles. Médecin, tu ne songeais qu’à faire, par le don continu de ton savoir, de ton expérience, le réconfort des humbles, des malades et des malheureux. Ton zèle s’augmentait à la pensée que serait davantage admirée et chérie la France parce que tu te faisais aimer de ces foules étrangères, plus méfiantes d’être ignorantes, car l’ignorance est la source de toutes les fautes et de toutes les erreurs. Qui l’a su mieux que toi, toi qui la combattis sans cesse pendant toute ta vie, toi qui, à cause d’elle, par elle, es mort ?

Et tu livrais ces batailles pacifiques avec une grâce bien française. Le sourire bienveillant qui accompagnait tes conseils et tes remèdes leur donnait plus d’efficacité et plus de prix. Tu avais apprivoisé là-bas, en Palestine, l’âme difficile et murée des Musulmans, comme, plus tard, tu devais, en plein Maroc encore sauvage, essayer de nous acquérir des multitudes, hélas ! encore trop fanatiques, momentanément hostiles à notre influence parce qu’elles n’en comprennent pas encore la douceur civilisatrice et que des ennemis cherchent sournoisement à travestir nos projets et à calomnier nos intentions.

Jamais tu ne fus pédant, dédaigneux, plein de morgue, comme ces adversaires, Européens pourtant, que nous rencontrons dans le Levant et dans l’Afrique, et qui sont pourtant nos voisins. Toujours tu fus simple, alerte, spirituel, bon et doux ; et ces qualités n’empêchaient point que tu fusses énergique, patient, obstiné même, résolu et brave dans le danger. Ta mort, comme ta vie, est là devant nous pour nous le prouver.

Certainement il a compris ton âme et ses desseins profonds, le Ministre qui a voulu que, pour te venger – à part bien entendu les répressions nécessaires – là même où tu fus massacré par une populace aveugle et trompée, s’élevât un hôpital portant ton nom, un hôpital où tes successeurs, tes disciples, guériront selon tes méthodes les enfants de tes assassins. Et ceux-ci seront les premiers à te bénir et à remercier à cause de toi la France.

Car tu n’es pas mort pour nous, Émile Mauchamp. Il y a ceci d’admirable pour ceux qui, comme toi, ont fait de leur vie quelque chose qui dépasse leur personnalité, il y a ceci d’admirable, dis-je, que le meilleur d’eux-mêmes ne saurait mourir. Ton héroïsme, nous l’apprendrons à nos fils ; et nos arrière-neveux le garderont précieusement dans leur mémoire comme une source intarissable d’énergie. Car une belle action est féconde ; elle se perpétue, étant admirée au point d’être imitée.

Mais une autre façon de durer t’est réservée.

Ton père, qui t’avait légué cet héritage de courage et de vertus accumulés par les aïeux, va te donner une seconde vie en publiant un livre sur les superstitions du Maroc, sur la sorcellerie au Maroc : cette œuvre, tu l’avais écrite pour te délasser en quelque sorte. Attrayant et utile labeur, elle est une arme pour combattre scientifiquement les ennemis du progrès et de la France.

Je tiens à honneur que M. Mauchamp père ait bien voulu me confier la délicate tâche de le seconder dans la modeste mesure qui me revient. En tout cas, il peut compter sur mon dévouement, qui ne lui fera jamais faute ; ainsi nous continuerons, autant qu’il nous sera possible, l’effort civilisateur de ce pacifique héros.

Je le répète, ce sera notre manière de le venger, la manière qu’il approuverait le plus si nous pouvions le consulter et s’il pouvait nous répondre. Les vrais grands hommes n’ont pas la même morale que les hommes médiocres et petits. Les rancunes personnelles n’existent pas à leurs yeux... Ou plutôt le mal qu’on leur a fait devient pour eux et pour ceux qui obéissent à leurs principes, l’occasion de réaliser plus de bien encore.

Émile Mauchamp, je sais que si tu m’entends tu m’approuves ; et je crois que tu m’entends et que tu nous vois. Donne-nous la force de penser à toi virilement, et, à travers nos larmes, d’apercevoir, pour la suivre de loin, la trace lumineuse que tu as laissée derrière toi.

JULES BOIS.

 

Émile Mauchamp et la sorcellerie au Maroc

I

Je me suis efforcé de répondre de mon mieux à la confiance que m’a témoignée M. P. Mauchamp. J’ai revu avec soin ces notes, que déjà des mains pieuses avaient rassemblées ; je leur ai prêté une allure moins improvisée, tout en conservant leur simplicité. Je crois que l’ensemble offre pour le public un intérêt très vif de lecture ; les explorateurs, les coloniaux, les savants, les psychologues et les lettrés se mettront d’accord pour reconnaître la haute valeur de tels documents. Les retouches apportées n’ont guère été que de style. Nous avons respecté non seulement les pensées de l’auteur, mais aussi généralement l’ordre selon lequel elles se déroulaient et son style franc et primesautier.

Ces pages sont émouvantes par le sujet qu’elles traitent, et plus encore par le mérite de celui à qui nous les devons. Nous relaterons plus loin les circonstances tragiques qui entourent leur rédaction et la manière dont ces manuscrits ont pu être retrouvés.

Pour ma part, j’ai cru, en accomplissant ce devoir d’amitié, agir surtout en bon Français et faire acte de patriotisme humanitaire, car, en publiant ces documents, nous précisons les raisons d’intervenir là-bas. Les écuries d’Augias sont aujourd’hui à Marrakech, à Fez et un peu partout éparses dans ce beau pays, qu’il faut assainir de fond en comble. À cette tâche semble peu désigné tel autre peuple que ses superstitions, ses cruautés et sa paresse ont fait chasser d’autres colonies, devenues prospères depuis leur départ.

Les partisans d’une indépendance totale au Maroc, laissé à lui-même et se gouvernant par ses seuls moyens, sont très souvent les sincères dupes d’une illusion et d’une ignorance considérables. Ils supposent que le Maroc est plus ou moins au niveau intellectuel et moral des autres peuples civilisés ; et ils ne voient dans notre action là-bas qu’une opération financière et militaire.

Quelles que soient les intrusions d’intérêts particuliers dans cette entreprise, elle relève néanmoins des préoccupations de la conscience nationale et universelle. La lettre de M. Mauchamp père en tête de ce volume a raison de faire entendre cela ; et le double effort, scientifique et littéraire, de son fils en est la meilleure démonstration. La tâche de pénétration et de civilisation au Maroc ne doit plus être désormais l’œuvre d’un parti, mais de tout Français qui pense à sa patrie et aux services que celle-ci n’a pas cessé de rendre à l’humanité. Je sais bien que des avantages matériels et moraux résulteront pour nous – du moins je l’espère – de l’extension de notre influence en Afrique ; mais toute peine mérite salaire. Les Anglais, en Égypte et dans l’Inde, ont, eux aussi, travaillé dans l’intérêt des peuples qu’ils protégeaient, et légitimement ils en ont tiré bénéfice.1

En août 1910, lors de l’inauguration du monument, élevé par la ville de Chalon en l’honneur de son illustre enfant, M. Pichon a déclaré que le sacrifice de personnalités aussi ardentes et dévouées était essentiellement fécond. En effet, la mort de Mauchamp nous a permis d’occuper Ouidja et nous a fourni des droits nouveaux pour accomplir notre mission naturelle. La jalousie et la méfiance de certains peuples nous opposent ouvertement ou sourdement maintes difficultés, alors que notre loyauté est incontestable. Aussi parfois, par scrupule, eûmes-nous de l’hésitation, alors qu’il eut mieux valu ne pas tarder et agir avec vigueur. Que de reconnaissance la France doit réserver à ceux de ses fils qui, risquant leur vie comme des soldats, donnent à leur immolation un caractère tel, que, devant ce sacrifice magnanime et désintéressé, s’apaisent les mesquines et redoutables compétitions internationales.

Il faut admirer certes l’héroïsme du guerrier qui meurt dans une embuscade ou sur un champ de bataille ; mais les esprits chagrins des autres pays ont une tendance, presque toujours injuste, à considérer qu’il a fait son métier tout simplement, ou même qu’il est allé au delà des ordres reçus et qu’il fut provocateur. Il ne saurait être jugé de la sorte celui qui tombe, pacifique, sans armes à la main, après avoir au contraire cherché à améliorer le sort de ceux qui le massacrèrent. Si l’existence d’un homme comme Mauchamp est précieuse, puisqu’elle propage au loin le bon renom de la France, et qu’elle est en même temps l’honneur de toute l’humanité, sa mort, plus que toute autre, est utile à la grandeur de sa patrie et elle démontre la nécessité de la civilisation.

 

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Fac-simile du manuscrit original (taché du sang de l’auteur)

 

II

Il convient de chercher dans sa famille, comme dans les divers milieux où il a vécu, les origines du caractère et de la destinée d’Émile Mauchamp.

Son père appartient à cette classe des Français d’une haute culture intellectuelle, sachant traiter les affaires et ayant le goût de l’altruisme. M. P. Mauchamp, conseiller municipal, adjoint au maire de Chalon, conseiller de son département, enfin maire de sa ville, n’a jamais épargné son temps ni ses efforts pour les œuvres de mutualité, d’éducation populaire et de relèvement social.

Aidé de sa chère femme, aussi modeste que douce et bonne, il a fondé des sociétés d’instruction et de moralisation.

Cet homme de bien eut cruellement à souffrir dans ses enfants, qui cependant lui firent honneur. Il perdit une fille, déjà mariée, et son fils Émile, en pleine maturité, au moment où il en était le plus fier.

C’est l’an passé seulement que j’ai lié connaissance avec le père et la mère du héros de Marrakech ; j’ai mieux compris dès lors à quelle source d’intelligence, de bonté et de dévouement il avait puisé pour devenir un grand citoyen.

Quant au Dr Émile Mauchamp, je l’ai rencontré pour la première fois à Jérusalem. C’était en 1900-1901. Nous nous liâmes vite d’amitié fervente. Il possédait les qualités de cœur et d’esprit qui créent les sympathies vives, profondes. Des sujets semblables nous intéressaient, nos natures s’alliaient spontanément : la sincérité de sentiments que ne fardait aucun apprêt mondain, l’expérience, acquise au contact d’autres races et à l’étude comparée de régions et de caractères différents, l’habitude de vivre seul et de compter d’abord sur soi-même, l’amour de cette patrie qui, lointaine, paraît plus chère encore, la passion pour les belles-lettres et les arts, le culte de cette science dont il allait devenir un des maîtres, le même âge, nous rendirent vite inséparables.

Il n’était pas jusqu’à un commun penchant pour les voyages qui ne devait nous lier plus étroitement.

Je demande qu’on me permette de faire une digression nécessaire pour expliquer cette disposition spéciale, qui passe auprès du vulgaire pour une fantaisie coûteuse ou une forme du caprice. On comprendra mieux l’âme et le destin de notre héros, lorsque nous aurons tracé une silhouette du vrai voyageur, du voyageur né.

Je sens trop moi-même, malgré mes efforts pour les dominer, ces instincts d’errance, pour ne pas les juger avec sympathie chez les autres. Comment en serait-il autrement d’ailleurs avec Émile Mauchamp, puisque ses admirables vagabondages ont laissé après eux des résultats historiques ?

Le voyageur a d’abord deux vertus particulières : il n’est pas, tout en servant son pays, l’esclave des minutes ambiantes ; ensuite il possède une énergie qui l’empêche d’être inutile.

Mais celui qui s’en va, s’allégeant des paresses,

Des labeurs, des chagrins, des regrets, des caresses,

Celui-là qui sait rompre un complexe lien,

Qu’aucun foyer ne garde et qu’aucun joug ne tient,

Celui-là, qui bravant le tumulte des gares,

Le fracas des hôtels et des quais frémissants,

Vit dans les paquebots et les wagons barbares

Et quittant ses amis, se lie à des passants,

Celui qui trouve aux yeux de la femme étrangère

Un peu de l’au-delà que jamais on n’atteint,

Et qui, sans redouter la tempête ou la guerre,

Provoque l’aventure et nargue le destin,

Celui-là qui n’a rien du loir ou du cloporte,

Et, sachant que le monde est un bienfait divin,

Veut que la mer le roule et que le sol l’emporte,

Celui-là ne naquit et ne meurt pas en vain...2

Telle est la marque à laquelle se reconnaissent certains tempéraments fraternels. Oui, il y a dans l’humanité une caste d’errants, de nomades, qui souffre de vivre à la même place et qui a besoin de parcourir le vaste monde pour y cueillir sa moisson d’idées et de faits, dont profiteront les autres, les sédentaires. Est-ce qu’en ces civilisés, en ces citadins, recommencerait l’impulsion qui entraîna les pasteurs des bibles dans la direction suivie par le soleil, et qui prépara plus tard les immigrations, les invasions ? Pendant des siècles et des siècles, trop impétueux, trop jeunes sur la planète, trop inquiets aussi, les aïeux de nos aïeux, ignorant encore l’art de construire les villes, changeaient sans cesse la place de leurs repas et de leur sommeil.

Au contraire chaque race tend aujourd’hui à se fixer dans certaines frontières. L’équilibre des influences a créé des coalitions pour empêcher tel ou tel peuple, plus fort, mais isolé, de s’épanouir trop au loin. Aussi l’instinct d’errance s’est réfugié surtout en quelques individus, qui deviennent les pionniers du rayonnement national et les instigateurs de l’unité future du monde. On les nomme explorateurs, savants, missionnaires, soldats coloniaux.

Notre charmant ami était de ceux-là. Comme on l’a dit, il avait « cette répugnance à se contenter de ce qu’on a », cette soif du sacrifice « dont sont tourmentés les vaillants, les héros ». Il allait, sans la chercher, mais aussi sans la redouter, fatalement et librement, vers cette fin redoutable qui guette peu ou prou tous ceux qui s’aventurent trop avant chez les peuples sauvages ou retombés dans la barbarie, peuples susceptibles par ignorance, irritables par paresse, cruels par fanatisme.

Faut-il l’en louer ? Certes, son exemple doit être offert aux jeunes Français. Le goût du risque commence à se perdre ; nous avons tellement peur des responsabilités et nous sommes tellement les partisans du « moindre effort » que nous ne faisons des enfants qu’avec une modération et une prudence funestes. Nous tendons à devenir un peuple de fonctionnaires et de retraités. Rien de plus déplorable.

Songez – et nous aurons à y revenir tout à l’heure – que les Français de la Légation de Tanger se plaisaient à traiter de « bluffeur » et d’« arriviste » le jeune homme en qui bouillonnait la sève de l’action nationale, et que hantait le dévouement scientifique et humanitaire. Tandis que, lui, il se dirigeait de plus en plus vers le suprême péril, nos diplomates jouaient au polo3 à Tanger, au lieu de songer aux intérêts de la patrie, le jalousaient et le contrecarraient. Cependant l’araignée allemande tissait contre lui sa toile perfide dans l’ombre, au loin. Il s’en apercevait, la dénonçait ; notre légation n’en tenait aucun compte.

Ces Français officiels, au lieu de le soutenir, ne répondaient même pas à ses lettres. Ils lui supprimaient ou lui retardaient son traitement, se refusaient à payer l’indemnité d’un dispensaire rendant plus de services à la France qu’une armée de conquêtes, négligeaient l’autorisation de laisser parvenir des remèdes, ne daignaient même pas le protéger contre le vol de ses manuscrits et le pillage de ses bagages.

Depuis longtemps il aurait été assassiné si son courage personnel ne l’avait pas à plusieurs reprises sauvé.

Les sorciers conspiraient sans cesse contre le savant. Le redouté Ma-el-Aïnin, cheik des Hommes Bleus (nommés ainsi à cause d’un pagne de cette couleur dont ils se ceignaient les reins) traversa Marrakech avec sa horde de pillards et s’y installa. Le lâche attentat de toute une foule contre notre ami, seul, avorta grâce à sa résistance, qui dispersa les agresseurs.4

Grâce à un voyage en France, où il acquit la sympathie éclairée de M. Stephen Pichon, sa situation allait s’améliorer. Malheureusement, pendant son absence, la ville de Marrakech avait été travaillée par les intrigues de l’Allemagne. M. de Rosen, alors ministre de ce pays, écrivait aux autorités marocaines que « la France, violant la foi des traités, allait installer la télégraphie dans tout le Maroc. Il les invitait à prendre des mesures pour entraver toute entreprise de ce genre ».

Le consul allemand Nier, à Marrakech, sur ordre reçu de son chef, avisa le pacha et lui conseilla de faire surveiller le retour d’Émile Mauchamp.

El-Hadj-abd-es-Selam, déjà très antifrançais, se jura bien d’empêcher ce projet, que nous n’avions jamais eu, mais qu’il pouvait nous attribuer désormais sur la foi – ou plutôt la mauvaise foi – d’autres Européens. Pour un Arabe de Marrakech, la télégraphie sans fil est un instrument magique qui, grâce à des fluides attractifs agissant dans l’atmosphère peut, tout à coup, précipiter sur la cité une armée entière avec de l’artillerie et des munitions. L’insinuation allemande était donc habile et efficace. Déjà, un étrange aventurier teuton avait depuis longtemps excité l’opinion publique contre le docteur français, son concurrent. Cet individu, se nommant Holtzmann et se disant médecin, n’était en réalité qu’un espion secret doublé d’un marchand de pastilles du sérail ; il doit porter une large part de responsabilité dans l’assassinat de notre compatriote. Cette physionomie, des plus antipathiques, mais des plus curieuses, mériterait, avec sa psychologie de traître moderne, d’être fixée par un historien. Polyglotte instruit, apparenté au Dr Mohr, champion ardent, à Berlin, de la politique coloniale antifrançaise, il était récemment enfermé à Fez ; et c’est en partie pour le sauver que nos colonnes supportèrent les fatigues, les assauts des tribus révoltées, les privations, les maladies et toutes les infortunes attachées à ce pays redoutable. Il y a ainsi des ironies historiques.

Aujourd’hui, Holtzmann prétend avoir renoncé à sa nationalité ; il a épousé une musulmane et il est devenu un sujet du sultan, sans doute pour mieux servir le roi de Prusse. Cet espion, à plusieurs reprises désavoué par les autorités allemandes, a été toujours, par elles, occultement défendu. Il joua un rôle décisif dans l’émeute de Marrakech, au cours de laquelle Mauchamp succomba.

Il avait inventé, avec un sens très affiné de la crédulité des indigènes, la légende suivante, qui, tendancieuse et manifestement criminelle dans ses résultats, serait digne de l’imagination d’un poète des Mille-et-une Nuits doublée de la malignité basse d’un Basile. Notre malheureux compatriote y fait allusion dans une lettre, adressée le 7 janvier 1906 à notre consul à Mogador, sans d’ailleurs que sa plainte ait été prise en considération. Chose étrange, d’avance son intuition avait flairé bien des dangers. Il ne les affronta ensuite qu’avec plus de courage.

« Mais voilà que, depuis peu, je m’aperçus que les Arabes diminuaient dans ma clientèle du dispensaire (je ne parle pas des malheureux qui continuent à fréquenter la clinique comme par le passé), que les notables ne me faisaient plus appeler. J’en fus surpris ; puis j’appris que plusieurs personnes, soignées par moi, y compris mes opérés, ne voulaient plus me voir ; deux de ces personnes témoignèrent alors leurs craintes à mon drogman, Si Mohammed, que j’avais envoyé prendre de leurs nouvelles ; l’un d’eux, malade de peur, avoua ce qui suit :

« Depuis quelques temps, le sieur Holtzmann, ayant changé de tactique à mon égard, devant les éloges qu’il entendait faire de mes capacités, tenait des propos de ce genre :

« Le Docteur Mauchamp est, je le sais à présent, un excellent médecin ; c’est même l’un des plus habiles médecins de France ; mais j’ai des renseignements sûrs que mon amitié pour les Musulmans m’oblige à faire connaître.

« Il appartient à une sorte de franc-maçonnerie française et chrétienne qui a voué aux Musulmans du Maroc une haine impitoyable, et dont les adeptes ont fait le serment de détruire le plus possible de ces derniers. Voici comme on procède : on choisit des médecins très habiles, très savants, comme le Dr Mauchamp, et on les envoie parmi les populations marocaines. Là, ces médecins soignent les Arabes avec l’apparence d’une grande bonté, les guérissent, soit par des médicaments, soit par des opérations, des maladies dont ils souffrent, ce qui leur attire la confiance de tous et une grande réputation, mais en même temps, ils leur font prendre un poison subtil qui n’agit que deux, trois, quatre ans plus tard, et qui les fait mourir sûrement.

« Et, lorsque ces médecins rentrent en France, ils se font un grand mérite d’avoir fait mourir deux cents, trois cents Musulmans, ce qui leur vaut de grands honneurs ...

« Or la crédulité des Arabes est telle que la plupart de ceux-ci ajoutent pleine croyance à cette fantaisie extravagante. Si, d’ici quelque temps, un des malades que j’ai soignés venait à être atteint d’une maladie grave dont il meurt, on ne manquerait pas de convaincre toute cette population crédule et superstitieuse que ce décès est le résultat de mes médications occultes, de l’espèce d’envoûtement thérapeutique que je suis accusé de pratiquer, et alors ma personne pourrait être exposée à de fâcheuses explosions de fanatisme que de semblables interprétations de mes actions auraient tôt fait de soulever... »

La haine de Holtzmann contre Mauchamp avait ses racines dans l’opposition de ces deux caractères et des races qu’ils représentent. Le Français, humanitaire, loyal, incapable de fourberie, poussant le courage jusqu’à l’extrême hardiesse, savant authentique, vif, bon et sans arrière-pensée ; l’aventurier allemand, au contraire, lâche, fourbe, trompant même sur ses diplômes, capable de toutes les comédies pour arriver à son but, se jetant aux genoux de l’adversaire « pour implorer sa clémence, solliciter son amitié » et ainsi pouvoir mieux le frapper dans le dos, poursuivant, en somme, son but avec une ténacité et une férocité dont tout autre eût été incapable... Holtzmann n’avait pas rencontré Mauchamp seulement à Marrakech, où celui-ci l’avait supplanté comme médecin des indigènes. Fait plus grave, notre ami l’avait démasqué auprès de Moulay-Hafid, qui avait tout d’abord pris pour confident cet espion. Moulay-Hafid, alors vice-roi du Sud, était déjà un personnage de grande importance. Nous devons reconnaître qu’après des conversations longues et intimes entre Mauchamp et lui, il cessa d’être malveillant à l’égard des nôtres ; du moins tant qu’il ne fut pas encore prétendant. Il avait vivement apprécié le courage, la fermeté, et surtout le caractère fier du savant français, alors que les courtisaneries de l’imposteur allemand finirent par l’écœurer.

Dès le retour de Mauchamp à Marrakech, les événements se précipitèrent.

De par cette puissance d’illusion dont use souvent la destinée envers ceux qu’elle veut conduire à ses fins en les aveuglant, notre ami, d’ordinaire si clairvoyant dans son pessimisme, est malheureusement de plus en plus en confiance depuis qu’il est revenu de France. Il a revu ses chers parents. Il se sent maintenant soutenu aux Affaires Étrangères. M. Regnault, ministre de France à Tanger, l’approuve. Il n’est plus aussi isolé ; M. Louis Gentil, Mme Gentil et leur petite fille Suzanne ont quitté Tanger et vont aussi se fixer à Marrakech. Comptant s’installer pour longtemps dans le pays, il rentre dans son « home » marocain avec plusieurs caisses renfermant ses collections artistiques, composées soit de ses propres achats dans les divers pays où il vécut, soit des présents que lui adressèrent quelques-uns des riches indigènes, qu’il avait un peu partout guéris.

Or, ces bagages devaient justement servir de motif à l’exaltation d’une foule absurde. On crut ou on feignit de croire que le rouleau renfermant un grand tapis de 4 mètres de côté contenait des mâts et des antennes. Tout s’enchaîne logiquement, même les détails les plus contradictoires dans l’esprit des gens à idées préconçues. Déjà, sur le passage de M. Gentil, on chuchotait : « Voilà les Français qui viennent prendre le Maroc. » Cet explorateur ne trouva pas de maison à louer dans le pays, et il dut accepter l’hospitalité de l’Alliance israélite. C’est à une de ses lettres que nous nous reportons pour nous renseigner exactement sur le terrible massacre du 19 mars 1907, l’ambiance qui le prépara, la manière dont il s’accomplit brusquement, brutalement. Le prétexte fut, avec les bagages mystérieux, un jonc installé sur la terrasse pour tenir le linge qui sèche :

« Le 19 mars, les indigènes qui surveillaient de très près la maison du docteur remarquèrent un de ces grands roseaux comme on en voit sur beaucoup de maisons, et qui devait servir de poteau pour étendre le linge. On a dit qu’il s’agissait d’un mât destiné à mes opérations géodésiques. C’est une absurdité, car qu’aurais-je fait d’un mât quand Marrakech offre par ses minarets, ses mosquées, tant de signaux naturels, et notamment la fameuse Koutoubia de 82 mètres de hauteur, qui se voit à une très grande distance. »

Le même jour, vers 11 heures et demie, M. Gentil, de son côté, était occupé à déterminer l’heure par l’observation du soleil sur la terrasse de l’Alliance israélite lorsque l’orage humain éclata. Les portes du Mellah (le quartier juif) furent fermées. L’émeute éclatait dans la ville. Le caïd du quartier israélite crut que M. Gentil avait arboré un drapeau français.

C’était à ce moment qu’Émile Mauchamp était assassiné.

M. Gentil l’avait quitté un peu avant dix heures. L’infortuné se rendait à son dispensaire, qu’il allait rouvrir le lendemain. Si-Mohammed-Srir, protégé anglais, et quelques indigènes l’avertirent que les Arabes étaient mécontents de l’objet qui se trouvait sur sa terrasse :

« Ce n’est qu’un roseau, répliqua-t-il, mais puisqu’on en prend ombrage, je l’enlèverai. »

Accompagné de son interprète, le docteur se dirigea vers son domicile, à deux cents mètres de là. Il jouait gaiement avec sa badine. La foule ne tarda pas à le suivre. Dans son insouciance du péril, il ne se rendit pas compte de l’agitation et de la colère qui grondait sur son passage. Avant d’arriver chez lui, Mauchamp se trouva nez à nez avec une bande d’émeutiers brandissant des sabres, des fusils, des koumia (grands couteaux) et des matraques. Nous ne connaissons les détails du crime, directement, que par Si-Mohammed-el-Hassani qui suivait le jeune savant. D’après son témoignage, le moqaddem du quartier, « écumant de rage », se précipita sur l’interprète, qui voulut le calmer en lui affirmant de nouveau que le roseau tendancieux serait enlevé. Mauchamp gardait tout son calme et se rendait si peu compte à cette heure-là du complot contre lui préparé de longue main, qu’il n’avait pas emporté d’armes avec lui.5

« Voyons, soyez sages », se serait-il contenté de dire à ces fanatiques, d’après les diverses versions du meurtre qui nous sont parvenues. Malgré son peu de foi en la sincérité et la générosité des indigènes, il ne pouvait s’empêcher de traiter ces forcenés, ces fous ou ces malfaisants, comme des enfants qu’on doit calmer par son propre calme.

L’interprète, étant plus familier avec les mœurs du pays, comprit que quelque chose de grave allait se passer, et il songea d’abord à se sauver lui-même ; apercevant une porte ouverte, il s’y réfugia. Une femme se décida à le cacher dans la maison, « parce qu’il était musulman. »

N’ayant plus son interprète, Mauchamp était bien perdu, car il lui était impossible de s’expliquer. S’il avait été armé, il aurait pu, du moins, vendre chèrement sa vie, ou même tenir à distance ces bandits qui subissent le prestige de l’Européen et savent, par expérience, qu’un seul d’entre nous, quand il a des moyens de défense, vaut une foule d’entre eux. Un long poignard l’atteignit. Il n’y avait plus qu’à fuir, à regagner le plus tôt possible la maison, tâcher de s’y enfermer, pour faire usage des armes qu’il y aurait trouvées. Il se précipite dans l’impasse conduisant à sa maison, mais il est rejoint par la haineuse multitude, qui l’enveloppe, l’accule contre un mur. Il tombe ; et alors, c’est une horrible curée. Tous frappent ; les pierres, les bâtons, les couteaux s’abattent sur ce corps déjà inanimé. Du haut des terrasses voisines, les femmes poussent des « you you » de triomphe. « Le Chrétien, l’infidèle est mort, gloire à Dieu et à Mahomet !6 » Songez que ce supplice dure deux heures. Il faut espérer que la mort ne se fit pas attendre et que l’on ne s’acharna que sur un cadavre. Hélas ! généralement il n’en est pas ainsi ; et le Marocain pratique la lenteur savante des supplices chinois. On arrache ses vêtements et on va mettre le feu à ce corps meurtri quand des soldats dispersent les bourreaux. Sur l’ordre de Moulay-Hafid, la dépouille de Mauchamp est transportée au dispensaire.

« Il était temps, dit M. Gentil, la foule, de plus en plus surexcitée, venait de passer une corde aux pieds de notre infortuné ami et se proposait de le traîner dans un terrain vague où on allait le faire brûler après avoir arrosé son corps de pétrole. »

Un autre récit du massacre nous a été communiqué d’Oran. Les détails sont plus affreux encore :

Un énorme pavé fracasse la tête de Mauchamp qui chancèle. En vain, il tente de trouver un abri dans sa propre maison ; les portes sont barricadées. Derrière, terrorisés, les domestiques n’osent ouvrir.

Ces brutes se resserrent autour du docteur blessé ; elles le poussent violemment dans l’impasse où donne sa maison ; elles l’injurient, l’accablent de crachats, l’assomment à coup de pierres et de matraques. Le malheureux est renversé. En vain il appelle au secours. Le fils du pacha et les chefs de quartiers sont toujours là qui excitent la population au crime. Les énergumènes se pressent autour de Mauchamp et tirent leurs koumia de leurs fourreaux. Deux coups de poignard crèvent les yeux de leur victime, deux autres l’atteignent au cœur. Puis, ils s’acharnent sur le corps inanimé du chrétien, lui lardent le crâne de cinq autres coups de poignards, lui labourent le ventre de leurs couteaux affilés. Enfin « la tourbe en délire traîne le cadavre au fond de l’impasse et le jette dans une fosse putride, infecte. Elle retire cette loque humaine du lieu innommable où elle l’a souillée et l’attache par une corde aux pieds. Hurlant toujours, traînant dans la poussière le corps du malheureux qui lui donnait ses soins actifs et désintéressés, elle ne s’arrête qu’au milieu d’un terrain vague. Des bidons de pétrole sont apportés et sont éventrés ; on inonde le cadavre et on s’apprête à y mettre le feu ».7

Les émeutiers d’ailleurs ne s’en tinrent pas là. Ils pillèrent la maison du docteur, puis allèrent assiéger la maison de l’agent consulaire d’Angleterre. Là, un domestique repoussa les assaillants, tua deux hommes et en blessa un troisième ; cinquante soldats envoyés par Moulay-Hafid suffirent à peine pour dégager deux commerçants français et les conduire au Dar-Maghzen.

Ce n’est qu’à la tombée de la nuit que M. Gentil put se rendre, avec M. Lassalas et une escorte fournie par le vice-roi, à la maison de la victime. Encore durent-ils se vêtir en musulmans :

« La porte d’entrée avait été forcée, écrit M. Gentil, l’intérieur offrait le plus lamentable spectacle. La maison avait été mise à sac. Il ne restait que des meubles en bois blanc, brisés, défoncés, pour la plupart jetés dans le jardin intérieur que le docteur avait aménagé avec tant de soins. Les livres et les papiers jonchaient le parquet, la cour, et traînaient jusque dans la rue. Ils étaient souillés de boue et de sang car les meurtriers avaient dû se battre pour s’approprier les objets de la victime. Les tentures, les riches tapis d’Orient et les différents objets de valeur, collectionnés avec un goût remarquable par Mauchamp, avaient complètement disparu !

« J’ai jugé indispensable de ne pas laisser perdre la correspondance du docteur ; et, à cet effet, j’ai fait mettre dans des sacs tout ce qui était papier ; le tout, apporté chez moi, a été trié avec soin, sous mes yeux, par mes compatriotes. J’ai réuni, en quatorze paquets, les papiers et les manuscrits et les ai envoyés par les soins de M. d’Huytéza, vice-consul à Mazagan, à M. le Ministre de France à Tanger. »

Cette vision de vol sanglant et de pillage, malgré son horreur, était peu de chose encore à côté du spectacle qui attendait les deux Français au dispensaire. Là, dans « une petite pièce sans autre ouverture qu’une porte basse », ils aperçurent, allongé sur de l’herbe fraîche, un corps presque méconnaissable dans un manteau blanc8 :

La tête, comme broyée, portait un turban. Les soldats avaient habillé en Arabe celui que les Arabes torturèrent et tuèrent. Quelle dérision ! Mauchamp, pendant sa vie, avait toujours refusé de quitter ses vêtements européens : « Je suis ici, répondait-il, comme médecin français, pour faire connaître et faire aimer la France ; il faut que les indigènes reconnaissent en moi un Français. »

Ces restes informes, nos compatriotes durent renoncer à les emporter avec eux, et même à les veiller. Il fallut rentrer.