Pour Olivia, ma muse qui m’amuse.

Pour Alexis et Pierre, ancrés dans l’encrier.

© 2021, Baptiste Abauzit

Édition : BoD – Books on Demand GmbH,

12/14 rond-point des Champs-Élysées, 75008 Paris

Impression : BoD – Books on Demand GmbH, Norderstedt, Allemagne

ISBN : 978-2-3224-0312-7

Dépôt légal : juin 2021

Sommaire

  1. Robe de soirée
  2. Derrière ce masque
  3. Le jeu de la vie
  4. Leur tête sur un piquet
  5. La reine des nœuds
  6. De l’eau et des biscuits secs
  7. Déguisée en dame du plateau

1

Robe de soirée

Lorsqu’elle ouvre les yeux, elle voit tout de suite l’homme qui l’observe. Elle cligne plusieurs fois pour ôter sa vision trouble. Elle se trouve dans une petite cabane en bois dont la seule fenêtre, derrière elle, est fermée par des volets. Face à elle, des filets de pêche sont fixés de façon décorative au-dessus d’une table contenant des documents. À gauche, près de l’homme, une porte en bois fermée. Juste à côté de l’entrée, ainsi qu’au plafond, deux lampes-tempête éclairent la pièce d’une lumière vive. À droite, derrière la table et au pied de son lit, un autre couchage en bois comportant un matelas blanc manifestement usé, une couverture à damiers de couleurs et un petit traversin. Le sien ne dispose que d’un oreiller d’un blanc terne ; la température est très agréable. Un léger clapotis se fait entendre derrière elle. La cabane, très calme, sent l’iode : elle doit être près de la mer. Elle remarque aussi une odeur de bière. En revanche, impossible d’avoir une idée du moment de la journée.

— Qu’est-ce que je fais là ?

— Tu ne sais pas ?

L’homme, assez âgé, porte une courte barbe blanche qui laisse voir un cou tatoué de ce qui semble être un serpent, recroquevillé sur lui-même de façon sinusoïdale. Le bleu de ses yeux est clair, contrastant avec celui très sombre de sa casquette et des rayures horizontales de son pull blanc. Le bas de son jean est rentré dans des bottes jaunes boueuses, sableuses. Un vêtement de tempête jaune gouttant ponctuellement de l’eau de pluie est posé sur le dossier de la chaise où il se tient assis, ses puissantes mains croisées, les avant-bras dont il a retroussé les manches posés sur ses cuisses.

— Qui êtes-vous ?

Il esquisse un sourire et tarde à répondre.

— Et toi, qui es-tu ?

Elle regarde fixement les yeux de l’homme, comme si elle y cherchait la réponse. Elle écarquille les yeux puis se relève brusquement pour s’asseoir sur le rebord du lit, paniquée. Elle grimace en sentant des courbatures aux cuisses et des douleurs dorsales. Le sang afflue à son cerveau et lui trouble temporairement la vision. Un acouphène lui parcourt les tympans. Elle ressent un mal de tête et pose sa main droite sur son front en fronçant les sourcils. La douleur est plutôt derrière la tête. Elle pose ses deux mains derrière sa longue crinière noire et ondulée. Du sable en tombe, et colle à ses mains moites. Elle sent une autre douleur à la mâchoire. L’acouphène s’estompe. L’homme se redresse sur sa chaise. Il sourit toujours. Elle bégaie :

— Je… je ne sais pas ?

L’homme se met soudainement à rire fort. Elle regarde ses jambes et ses pieds nus. Elle est vêtue d’une robe de soirée rouge piquetée de petits carrés blancs, qui lui colle au corps et s’arrête à mi-cuisses, et d’une veste en velours marron foncé trop grande pour elle, ouverte sur un chèche gris et noir enroulé autour de son cou. Elle remarque un bracelet tressé de fils de coton de diverses couleurs attaché à son poignet droit, principalement rouge, blanc, violet. L’homme se lève et fait un pas vers elle. Il croise les bras et la regarde de haut, pendant qu’elle se recule péniblement pour s’adosser au mur, les pieds sur le lit.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? Où est-ce que je suis ?

— À ton avis ?

Elle panique.

— Je vous dit que je n’en sais rien ! Je vous pose des questions et vous ne répondez pas ! Je ne sais pas ce que je fais ici ! Et je… je ne…

Elle sanglote et semble désemparée.

— Je ne sais pas qui je suis !

L’homme rigole à nouveau, plus fort et plus longtemps que la première fois. Elle a l’air terrifiée, pourtant elle ne se sent pas en danger. Son interlocuteur dégage une impression de sérénité rassurante qui dénote vis-à-vis de la situation. Sa panique provient de cette soudaine amnésie. Elle l’interrompt, haussant la voix :

— Vous allez répondre à mes questions, au lieu de rigoler ?

Cet accès de colère lui provoque une douleur derrière la tête. Elle devine qu’un choc lui a fait perdre la mémoire. Ses larmes troublent ses yeux. L’homme, surpris, se rassied calmement. Il se penche en arrière et croise les doigts sur son torse. Il parle lentement, d’une voix grave et chantante.

— Tu ne sais pas qui tu es, admettons.

— C’est vous qui m’avez assommée ?

— Ça fait quoi de se retrouver sans ses petits camarades ?

— Quels petits camarades ? Et où est-ce que je suis ?

— Dans une cabane de pêcheur, tu vois bien.

L’incompréhension se lit sur son visage, alors que l’homme a cessé de sourire. Elle prend une inspiration, agacée :

— Vous allez finir par m’expliquer ce qu’il se passe ici, ou vous attendez que je me lève pour vous coller mon poing dans la tronche ?

L’homme ricane. Une douleur au bas-ventre la saisit lorsqu’elle se retourne en se mettant à genoux sur le lit. Elle ouvre la petite fenêtre. Elle regarde l’homme, qui l’observe sans bouger, arborant un sourire satisfait. Elle ouvre les volets en bois. Ceux-ci donnent directement sur la mer, un ou deux mètres plus bas. Le clapotis lui laisse supposer que la cabane repose sur de courts pilotis. Elle respire l’air iodé, sent la petite brise sur son visage. Il fait bon dehors. Le soleil, qu’elle ne voit pas de son point de vue, éclaire l’horizon. Le contraste avec l’ambiance pesante à l’intérieur la tend. Elle tente d’imiter l’assurance de l’homme. Elle avale un sanglot.

— Si vous ne dites rien, je pars.

— Tu ne sais même pas où aller.

— Je ne sais pas non plus ce que je fais là, alors autant le découvrir.

L’homme hoche la tête et montre une moue approbative.

— Bien. Par quoi tu veux commencer ?

Elle soupire, puis réfléchit. Sa voix, teintée de tristesse, devient plus autoritaire.

— Qu’est-ce qui m’a amenée ici ?

La profonde respiration de l’homme contraste avec la sienne, courte et rapide.

— Je ne sais pas si c’est une bonne idée de te le dire, si tu ignores tout.

— Pourquoi, supplie-t-elle, qu’est-ce que je suis ? Qu’est-ce que je représente ? Je suis sensée vous connaître ?

— Non. Pas jusqu’à hier matin, en tout cas.

— Hier matin ? Il s’est passé quoi ? Et là, on est le matin aussi ? J’ai dormi toute une journée ?

— Oui. À cette heure-ci, hier, vous étiez déjà repartis. Sauf toi.

— Vous m’expliquez enfin ce qu’il s’est passé ? s’emporte-t-elle.

— J’ai bien peur de ne pas avoir le choix. Si je te laisse partir comme ça, tu ne feras pas long feu. Si on te garde, ça ne changera rien au problème.

— Mais quel problème ?

Il grommelle, tandis qu’elle tente de ne pas pleurer.

— Les pirates.

Sa réponse la laisse sans voix. Elle regarde partout dans la cabane.

— Les pirates ? Quels pirates ? On est en pleine mer ?

L’homme ricane.

— Non, on est sur la plage.

— Sur la plage… Où ça ?

Il semble perplexe. La frustration de son ignorance continue de la tirailler entre colère et tristesse, entre interrogations résignation. L’attitude de l’homme lui donne envie de fuir, et pourtant elle se sait prisonnière.

— Près de Thymrouge.

Elle marque une pause avant de répondre.

— Je ne connais pas cet endroit.

— Hé bien ! Nous voilà avancés…

Les questions qui fusent dans sa tête se mélangent. Finalement, elle parvient à en sélectionner une :

— Je suis une pirate, moi aussi ?

— Tu l’étais, jusqu’à l’attaque d’hier matin.

— L’attaque ?

— Un classique. Tous les trois ou quatre mois, chez nous.

— Comment ça ?

— Les pirates sillonnent le continent et volent ce qu’ils peuvent. On ne les entend jamais arriver. Quoique cette année, c’était plutôt le matin. Mais un gars du sud nous disait que par chez lui, c’était plutôt la nuit, et une dame du nord nous affirmait qu’ils n’avaient jamais attaqué deux fois à la même période de la journée. Elle relève l’heure, qu’elle dit. Mais c’est pas très fiable, ils ont moins de soleil là-haut. Leurs journées ne sont pas comme les nôtres.

— Je ne comprends pas ce que vous dites… Je veux dire, je comprends, mais… Je ne sais pas…

— Ça ne t’évoque rien ?

— Non… Je ne sais pas de quoi vous parlez, vraiment… Je…

Il reste de marbre. Elle enchaîne :

— Vous savez qui je suis ?

L’homme sourit de nouveau.

— Pas plus que toi. Je t’ai vue une fois, lors d’une attaque. Je m’en souviens. Je t’ai reconnue quand je t’ai revue hier.

Cette information la trouble. Elle serait malveillante. Elle n’a aucune idée de sa présence ici, mais cela n’augure rien de bon. Elle tente de masquer sa peur par la discussion :

— C’était quand la fois précédente ?

— Il y a un peu plus de trois mois. Les deux premières fois je n’y étais pas, je pêchais en mer.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé hier matin ?

— Hmm… J’ai pas très envie de le dire. Mais sans doute qu’il le faut.

Il marque un silence. Elle attend qu’il se mette à parler. Il remue sur sa chaise. Elle se perd dans ses pensées.

— Hmm… Bon. Si je ne te dis rien, ça ne va pas résoudre le problème.

Il regarde la lampe du plafond.

— Ici, comme tu l’auras sans doute deviné, on est un village de pêcheurs. Tout ce qu’il y a de plus classique. On vit au bord de la plage, dans cette crique. On cultive un peu, derrière… Rassure-moi, tu sais ce que c’est, un pêcheur ? Une algue ? Un pommier ? Un poireau ? Pas besoin de te faire un dessin ?

— Non, ça je m’en souviens.

— Bien. Curieux. Bref. Un village de pêcheurs. Tout ce qu’il y a de plus tranquille. Taunarga. C’est son nom. C’est ici que tu es.

— D’accord. Et vous, qui êtes-vous ?

— Peu importe. Un pêcheur. Et ces foutus pirates, dit-il en haussant le ton, ils croient quoi ? Qu’ils arriveront un jour à prendre Embilhen ?

— Embilhen ?

— Hmm… Embilhen, c’est la métropole, sur le plateau au centre du continent. Je t’enverrai chez quelqu’un qui t’expliquera. Je n’ai pas envie que tu t’éternises ici, et je pense que je ne suis pas le seul.

— Très bien, poursuivez le récit.

— Ces foutus pirates, donc. Comme d’habitude : ils arrivent à dix ou quinze à un moment où on ne s’y attend pas, et ils vont là où ils savent qu’ils trouveront de la valeur marchande : l’épicier, le forgeron et le pêcheur de perles. Chez nous, il n’y a pas d’herboriste, pas de couturier, pas de bijoutier. Alors ils ont vite fait le tour.

— Et… Et pourquoi ils font ça ?

— Si on s’oppose, on termine avec un carreau dans le thorax. Les deux premières attaques, on n’a rien fait. La troisième, on était préparés à l’éventualité, mais ils nous ont pris par surprise. Hier, un agriculteur qui passait par là en a fracassé deux pendant qu’ils tenaient en joue le forgeron, et il a sonné la corne.

Il sort de sa poche une corne à l’intérieur creux et à la pointe percée, qu’il montre sous tous ses angles avant de la ranger à nouveau.

— Tout le monde s’est retrouvé au centre du village avec l’arme qu’il maîtrise le mieux. On était cinquante adultes, à Taunarga. On a perdu six âmes, mais on a descendu quatre pirates. Et on a pris une pirate vivante. Ainsi, ils savent que s’ils reviennent se venger, on les attendra. On a des postes de guet, maintenant. La seule chose que l’on puisse craindre, c’est qu’ils recrutent plus que d’habitude. Mais le temps qu’ils fassent le tour du continent, on a le temps de voir venir.

Les paroles du pêcheur sont confuses pour elle, comme si elle n’avait rien à voir avec l’histoire qu’il lui raconte. Pourtant, il s’adresse à elle comme s’il parlait d’elle.

— Qu’est-ce qu’il m’est arrivé, précisément ?

Il sourit et se lève calmement. Il pose ses mains sur le bas du dossier de sa chaise, chacune d’un côté, et la lève à hauteur d’une épaule, prêt à l’abattre brutalement. Par réflexe, elle prend peur et se recroqueville sur elle-même, se protégeant le front avec l’avant-bras.

— Tu veux réessayer ?

— Ça va ! J’ai compris…

Il repose la chaise et se rassied. Elle souffle. Il reprend :

— Tu vas devoir partir d’ici rapidement. Si tu restes, tu te feras lyncher.

— Par les villageois ?

— Oui.

— Mais je ne me souviens de rien… Je ne peux pas croire que je sois complice d’une attaque de village…

— C’est bien dommage.

— Pourquoi ?

— Reste là, je reviens.

Il se lève, éteint les lampes, et sort en fermant la porte à clef. Elle le fixe mais ne croise pas son regard. Elle se lève, regarde par la fenêtre, puis autour d’elle. Engourdie, elle se tient debout comme si elle était sur un bateau qui tangue. Elle palpe ses douleurs au bas-ventre. Elle constate qu’elle ne porte pas de sous-vêtements. Un doute l’envahit. A-t-elle été agressée ? Que s’est-il passé ? Elle panique. Est-ce le pêcheur ? Qu’est-il parti faire ? Elle essaie d’ouvrir la porte, mais elle ne s’ouvre pas. Elle la frappe des poings et des pieds, en vain. Elle se rassied finalement sur le lit, essayant vainement de se retenir de pleurer.

Elle entend une clef dans la serrure. Le pêcheur entre. Il est accompagné d’un homme plutôt jeune et athlétique, rasé de près. Ses cheveux noirs forment de petites boucles, sa peau est basanée, et ses yeux noirs louchent très légèrement. Il porte une épaisse veste sans manches en cuir marron clair sur une chemise blanche. Il arbore de larges bracelets en cuir de la même couleur que la veste. Son ample pantalon noir est rentré dans des bottes vert foncé. Un couteau est attaché à l’extérieur de sa botte gauche. Les deux hommes se tiennent debout face à elle. Le plus jeune prend la parole.

— De quoi est-ce que tu te souviens ?

Elle observe le nouvel entrant avant de lui adresser la parole.

— Qui… Qui êtes-vous ?

— Surelason. Ma fonction principale ici, c’est la construction. Je t’ai déjà vue. À chaque attaque. Sauf hier matin, où je n’étais pas au village. Qui es-tu ?

— Je… Je vous dis que je ne sais pas ! C’est lui là, il m’a assommée avec une chaise ! Et j’ai… J’ai tout oublié… Je…

Elle éclate en sanglots. Le pêcheur et Surelason échangent un regard.

— Je pense que tu as raison, dit le second.

— Je pense malgré tout qu’on n’est jamais trop prudent. Ne t’éloigne pas d’elle.

— Bien sûr. Tu lui as parlé de la mission ?

— Non.

En entendant cela, elle se redresse. Elle fixe le pêcheur, les yeux emplis de larmes.

— Quelle mission ?

— Hmm… Au début, on voulait t’envoyer à Embilhen pour que tu dévoiles tous les secrets des pirates à la Maison Mère. Pour l’instant, eux, ça leur passe au-dessus : tant qu’ils ne sont pas touchés, personne n’est touché. Sauf que ce sont les seuls à être assez nombreux et organisés pour stopper les pirates. Avec ta collaboration et le soutien de la métropole, on aurait pu connaître leur éventuel camp de base, leur mode de recrutement, leurs routes préférées, et plein de petits détails pour lutter contre eux et rétablir la paix.

Il s’esclaffe :

— Mais tu ne te souviens de rien ! Alors j’ai eu une autre idée, affirme-t-il en pointant son index sur elle : tu vas les retrouver, et les traquer.

Elle ne cache pas sa surprise. Elle essuie ses yeux larmoyants. Elle va sortir d’ici. Elle ne sait pas pourquoi ni comment, mais elle a le sentiment que le pêcheur vient de lui donner l’autorisation de vivre à nouveau. Elle est née dans cette cabane, et bientôt elle pourra découvrir le monde qu’elle a oublié.

— Pourquoi je m’en préoccuperais ? ose-t-elle.

— Parce que tu n’as pas le choix. Tu es en danger de mort partout. Sur la côte, ton visage est connu. Tout le monde voudra t’abattre. Si tu retournes chez les pirates, tu te feras descendre : ils auront trop peur que tu aies parlé, que tu les aies dénoncés. À ma connaissance, personne n’a capturé un pirate vivant. C’est peut-être arrivé, mais personne n’est au courant. Et il y a assez de mouvements entre les villes pour que ça se sache si c’était le cas. Donc ton seul moyen de continuer à vivre, c’est de faire savoir que c’est toi seule qui a coulé les pirates. Bon courage, merci d’avance.

Elle reste bouche bée. Surelason intervient :

— Il a raison. Mon rôle sera de t’accompagner dans cette quête, pour te renseigner et te dédouaner en cas de besoin, et pour m’assurer que tu ne nous feras pas faux bond. On part avant midi.

Elle se sent bousculée. Tiraillée entre la joie de partir et l’appréhension de se retrouver prisonnière d’un inconnu, elle parvient à s’offusquer en repensant à son état physique :

— Mais… Ça ne vous dérange pas de me séquestrer et de me forcer à travailler pour vous ? Ça ne vous a pas dérangé de me fracasser la tête avant de me violer ?

Emportée par son élan, elle se lève péniblement, et poursuit sans réfléchir :

— Et vous croyez que je vais me laisser faire, maintenant ? Si personne dans cette pièce ne sait qui je suis, alors je n’ai rien à faire là !

Surelason, l’air surpris, la retient de s’échapper. Elle se débat, mais se sent faible, et ses yeux se brouillent. Sans un mot, il la recule en la tenant par les épaules alors qu’elle proteste, et la rassied sur le lit. Le pêcheur prend un air grave :

— Écoute bien, petite. Écoute attentivement. Je t’ai neutralisée parce que tu étais dangereuse. D’accord ? Dangereuse. Je t’ai laissée sur place, parce que tu ne méritais pas mieux. Je suis parti sur le bateau, j’avais des choses à faire. Je suis revenu quelques heures plus tard. À la taverne, pour boire une bière. Dans la salle du fond, j’ai entendu des rires et des insultes. Je suis allé voir. J’ai vu. Je t’ai vue allongée sur une table, nue et inconsciente, pleine de sable et de bière. Autour, cinq types se chamaillaient pour avoir la place entre tes jambes. J’ai gueulé, j’ai foutu une claque à deux d’entre eux. J’aurais tué une pirate avec plaisir, mais jamais je n’aurais profité d’une femme inconsciente, peu importe ce qu’elle représente. Je t’ai dégoté des vêtements chez le tavernier, et je t’ai ramenée ici. Voilà.

Un silence assourdissant s’empare de la pièce. Sonnée par ce résumé, elle sanglote. Surelason répond au pêcheur :

— J’aurais fait pareil à ta place.

— C’est pour ça que tu es le mieux désigné pour l’emmener hors d’ici.

— Merci. Je suis désolé pour ce qui t’es arrivée, jeune femme, mais en même temps, je ne peux pas compatir. Tu nous as attaqués, certains de nos amis ont péri. J’espère que tu comprends.

— Non ! Non je ne comprends pas ! Je ne comprends pas ce qui m’arrive, je ne comprends pas comment vous pouvez rester stoïques face à ce qu’on m’a fait ! Vous me dégoûtez !

— Estime-toi heureuse d’être en vie, assène le pêcheur.

— En vie ? C’est tout ce qui compte ? La dignité, le respect, ça n’existe pas dans ce village dont je ne sais même pas à quoi il ressemble ?

— Il va falloir qu’on s’en aille, dit Surelason. Je vais t’aider à trouver des réponses pendant la mission.

Leur insensibilité la révolte, mais la colère lui fait mal à la tête. Elle prend de longs instants pour respirer et essayer d’encaisser. Les deux hommes l’observent calmement.

— Arrêtez de me regarder comme ça !

— Tu es prête à partir ? lance Surelason.

Elle soupire devant l’impasse de la situation. Une larme à l’œil, elle se lève.

— On dirait qu’il le faut bien, bougonne-t-elle. Je veux savoir. Qui je suis, qu’est-ce qui m’a amenée là. Et je… veux aussi savoir qui sont mes agresseurs à la taverne.

— Tu ne le sauras pas, intervient le pêcheur. Ils seront punis par la honte. Cette histoire ne sortira pas du village. Tu n’as pas à te venger d’eux.

— Quoi ? Bien sûr que si !

— Tu ne les connais pas, tu ne peux rien leur faire. Moi, je les ai vus. Ils seront punis, je te le répète. Tu parlais de dignité et de respect. Voilà comment on va réparer les torts qu’ils ont causé. Mais ceci ne te regarde plus. La vengeance aveugle ne sert à rien. Toi, tu vas retrouver les pirates avec Surelason. Pas de discussion.

— Mais non ! C’est injuste !

— Attaquer notre village aussi, c’était injuste.

— Mais…

Elle ne trouve pas ses mots. Elle a l’impression d’être un pantin. Elle va donc devoir suivre cet homme qu’elle ne connaît pas, sur la demande de cet homme qui l’a assommée. L’anxiété la gagne. Elle se crispe.

— Les vêtements balancés dans le feu hier soir, demande Surelason, c’étaient les siens ?

— Tout à fait.

— On peut partir tout de suite, dans ce cas.

— Vous pouvez.

— Tu n’aurais pas des chaussures pour elle ?

— Et puis quoi encore ? Je l’ai soustraite aux pervers, ça suffit. Je n’aide pas les pirates, et toi non plus. Tu la surveilles, tu vois si elle retrouve la mémoire, et vous neutralisez ses complices. C’est tout.

Surelason fait un signe de la tête pour montrer son intention de partir. Après un instant d’hésitation, elle fait signe à l’homme qu’elle est prête à sortir.

La rivière à l’orée de la forêt est fraîche mais agréable. Le courant est faible. Elle s’assied sur un rocher. L’eau lui arrive au cou. Elle s’immerge entièrement. Elle se sent enfin légère. Elle s’étire. Elle nage un peu, puis se pose à nouveau sur le rocher, où elle ferme les yeux. Elle se demande qui elle peut bien être. Pourquoi elle va de village en village pour voler. Qui sont ces pirates. Quel est ce continent où elle se trouve. Elle se souvient de beaucoup de choses pourtant : la mer, le ciel, les plantes, les parties du corps, les noms des sentiments, les matières. Tout ce dont elle ne se souvient pas provient de créations mentales : les villes, les noms des lieux, les noms des personnes. Son identité, ses goûts, ses habitudes. Son passé, son avenir. Elle se demande si elle aurait préféré être consciente quand les villageois ont sali son intimité. Elle pense que quitte à ce que ça arrive, c’est peutêtre mieux comme ça. Elle réfléchit depuis de longues minutes lorsqu’elle entend la voix de Surelason :

— Je peux approcher ?

— Pourquoi faire ?

— Je t’ai trouvé des chaussures.

— Pose-les avec le reste.

Il approche avec une épée dans son fourreau, qu’il porte à droite, et sur son dos un sac gris en toile épaisse. Il porte en bandoulière un petit sac de la même matière. Il tient dans sa main gauche un sac à dos en cuir marron, usé mais un peu plus grand. Il pose le sac près de la rivière, là où elle a jeté les vêtements qu’elle portait.

— Je ne vais pas t’équiper comme une pirate. Je t’ai ramené le strict minimum.

Il sort du sac la moitié déchirée d’un drap, et lui montre un savon rectangulaire qu’il pose dessus.

— Je te laisse te préparer. Ensuite, tu me rejoins sur le sentier.

Elle attend qu’il soit parti puis attrape le savon se cache entre deux rochers. Elle a de l’eau jusqu’à la taille. Elle se dit que son amnésie a lavé son esprit de la même manière que le savon lave son corps. Un nouveau départ, une nouvelle vie. Sans connaître l’ancienne. Sans savoir si la vie qu’elle va inévitablement se construire est compatible avec celle qu’a déjà bâtie le personnage avec lequel elle regarde le monde. Elle ne sait pas où cela va la mener, mais elle sait qu’elle y arrivera. Avec des handicaps liés à un passé qui lui est pour l’instant étranger. Comme une ellipse qui l’a propulsée directement de la naissance à une certaine période de sa vie. Une ellipse. Voilà ce qu’est l’amnésie. Le temps qu’elle découvre l’histoire précédant l’ellipse, elle en aura créé une nouvelle. Elle voudrait des bases pour débuter. Elle n’a même pas eu l’occasion de se regarder dans un miroir. L’eau est trop agitée. Elle touche son visage, mais il ne lui évoque rien. Elle ne se reconnaîtrait pas si elle se croisait. Elle sent qu’il lui faut repartir de zéro. Qu’il lui faudrait déjà un nom, pour commencer. Qu’elle a trouvé tout de suite.

Elle sort de l’eau et se sèche avec la moitié de drap, puis remet rapidement sa robe rouge. Elle peigne grossièrement ses cheveux avec les doigts, puis sort les chaussures du sac. Ce sont des bottines noires qui tiennent bien la cheville. Elles sont un peu trop grandes, mais Surelason a mis deux grosses chaussettes en coton dépareillées dedans. Elle enfile une jaune, puis une grise. À son grand étonnement, elle trouve également une gourde vide, et une culotte noire en coton. Elle fait un nœud sur le côté pour qu’elle soit à sa taille. Elle a l’impression d’enfiler de la dignité et du respect. Elle inspire fort, et expire lentement en fermant les yeux. Elle se sent enfin propre, à défaut d’avoir le moral. Le sac ne contenant rien d’autre, elle y fourre sa veste en velours et le savon. Elle balance son chèche autour de ses épaules, et attache le drap humide au haut de son sac, qu’elle harnache sur son dos en s’éloignant de la rivière.

— On va à Thymrouge. Tu sais où c’est ?

— Non.

— C’est à une grosse journée de marche d’ici. Vu l’heure qu’il est, on y sera demain midi. On campera là, dans la forêt. J’y suis comme chez moi. Ensuite, dès qu’on en sera sortis, on rejoindra un grand chemin, qui nous emmènera à notre destination en quelques heures. On ira manger chez Ravive-le-feu, un herboriste que je connais bien. Il est calme et patient. Il essaiera de guérir ton amnésie, et s’il n’y arrive pas il t’expliquera les rouages de notre monde que tu pourrais ignorer, et nous donnera les dernières nouvelles.

— Tu n’aurais pas quelque chose à manger ? Je n’ai rien avalé depuis au moins une journée…

Il sort une pomme rouge de son sac en bandoulière. Elle la croque intégralement, à l’unique exception de la queue.

— Tu sais te défendre ?

Elle soupire, et bougonne :

— Si j’ai été une pirate, je suppose que oui. Ça pourrait revenir.

— Ravive-le-feu t’enseignera les bases.

— Qui ça ? C’est quoi ce nom ?

— Il fait partie d’une communauté spirituelle, dans laquelle les adultes peuvent se choisir un nouveau nom en fonction de leur personnalité. Ou d’un événement important de leur passé. Il a choisi celui-ci. Il te dira pourquoi s’il le souhaite. Il peuvent aussi le faire pour une personne qui leur apporte quelque chose de particulier. Par exemple quelqu’un qui les aurait sauvé de la noyade, qui leur auraient enseigné une discipline complexe…

— Comme si l’âge adulte était une nouvelle vie ?

— Exactement.

— Je vois. Je me suis dit la même chose tout à l’heure. Que je débutais une nouvelle vie.

— Oh. Et tu t’es choisie un prénom ?

Elle marque une pause.

— Ellipse.

Il reste silencieux. Elle l’observe avec méfiance. À défaut de savoir qui elle est, elle réalise qu’il serait opportun de connaître la personne à côté d’elle.

— Parle-moi de toi, Surelason.

— Hum, bien. Je suis né dans une ville au nord-ouest du continent. Mes parents sont issus d’une famille assez aisée : mon père gère encore aujourd’hui une partie des marais salants, ma mère est une couturière connue et vend à Embilhen. Je suis le dernier d’une famille de quatre, et ils voulaient que je rejoigne la métropole comme mes frères et sœur. Ce qui aurait été logique, en tant que bâtisseur. Mais je ne me sens bien qu’à proximité de la mer, donc j’ai parcouru le continent à la recherche d’une opportunité, et j’ai atterri à Taunarga. En chemin, j’ai rencontré ma femme, qui gagne sa vie en fabriquant principalement des sacs de toile comme ceux que j’ai sur moi. Elle est issue de la même région que moi et a quitté sa ville pour les mêmes raisons. Que dire de plus… On a une fille qui va avoir quatre ans. On a eu très peur pour elle à la première attaque des pirates. Peut-être que maintenant tu peux le comprendre…

Elle soupire et baisse la tête.

— Tu dis ça comme si j’étais encore des leurs... Mais j’ai tout oublié ! Je repars de zéro. Je n’ai pas l’impression d’être la même personne que celle que vous voyez tous. Plus je vous entends, toi et tout à l’heure le pêcheur, plus je me dis qu’il vaudrait mieux pour moi que je ne sache pas qui je suis… Mais au fond de moi, ça ne me convient pas. Je veux savoir comment j’en suis arrivé là, quelle est mon histoire. Tu saisis ?

Il réfléchit pendant qu’ils traversent une clairière. Des oiseaux chantent. Elle remarque un rouge-gorge.

— Sur cette route, il n’est pas impossible que l’on croise du monde. Mais ce qui est certain, c’est que ce sera le cas une fois qu’on aura atteint le chemin dans la plaine. Il est probable que des gens reconnaissent ton visage, et il n’est pas impossible que certains fassent le lien avec une attaque de pirates qu’ils ont subis.

— Les pirates ne se cachent pas le visage ?

— C’est très rare. Dans tout le continent, masquer son visage est synonyme de honte. Un voleur se cache le visage pour ne pas affronter le regard des autres. Une personne qui a manqué de respect à une autre lui parle masqué pour filtrer ses paroles ; dans ce cas, c’est perçu comme une excuse. Les pirates sont fiers de leur appartenance à un groupe puissant. Si l’un d’eux se masque le visage, on suppose qu’il a commis une erreur peu de temps avant. En-dehors de cela, ces scélérats attaquent la tête haute.

— Tu… Tu veux que je me cache avec mon chèche, c’est ça ?

— Ça serait bien. Comme ça, on est sûrs d’arriver tranquilles jusqu’à chez Ravive-le-feu.

Elle se sent manipulée, et se braque :

— Je ne vois pas pourquoi je devrais avoir honte de quelque chose que je ne me souviens pas avoir commis et que je ne me vois pas commettre.

— Tu trouves normal que tout le village veuille ta mort ?

— Rien ne me dit que c’est vrai, tu m’as fait éviter tout le monde. Le pêcheur et toi avez pu tout inventer pour me faire partir, pour une raison qui me dépasse.

— Tu veux retourner au village, pour vérifier ta popularité ?

— Peu importe, ça ne change rien à ma honte. Ou plutôt, mon absence de honte.

— Je ne te demande pas de te cacher pour la symbolique, mais pour la protection.

— Tu me le demandes aussi pour la symbolique, reconnais-le.

— Je suis chargé de te protéger, parce que tu es la clef qui peut nous permettre de mettre un terme aux activités des pirates.

— Reconnais-le !

— Si tu avances à visage découvert, tu me compliques la tâche. Ce n’est pas une histoire de honte. C’est pour t’éviter de te faire agresser à chaque regard.

— Et si j’étais restée à Taunarga avec la garantie de ne pas me faire agresser, tu aurais voulu que je me cache le visage ?

Il marque une pause avant de répondre.

— Ce n’est pas le sujet, tu…

— Réponds-moi, Surelason !

— ...tu risques ta vie si tu ne le fais pas, c’est tout !

Elle s’arrête. Il fait de même un peu plus loin et se retourne. Le ton de Surelason devient froid.

— Je n’ai pas envie de passer pour un pirate, ni de palabrer avec un passant qui voudrait nous égorger pour se venger de ce que tu as fait avec tes collègues.

— Ce ne sont plus mes collègues. Ils m’ont laissée pourrir sur ta plage.

Ils se tiennent droits et se fixent.

— Je ne peux pas trouver illogique que tu te caches le visage avec ton chèche. Effectivement. Hier, tu essayais de nous piller violemment. Mais…

— Ça te mordait la langue de l’avouer ? Je sais très bien ce que tu penses de moi, et tu voulais continuer à…

— Laisse-moi terminer !

— C’est ça, termine.

— Il faut en passer par là pour assurer un maximum de sécurité. Je ne vais pas te plaindre, mais c’est une nécessité.

— De toute façon je ne comprends pas votre délire de mettre un foulard devant son visage quand on a honte.

— Il va falloir t’y faire. Ce monde a beaucoup de subtilités.

Une larme coule sur sa joue.

— Et si on me reconnaît quand même ?

— Eh bien… Il faudra dire que c’est une méprise.

— Ça ne suffira pas.

— La plupart du temps, si.

— Le reste du temps, il va me falloir de quoi me défendre.

— Tu as déjà de quoi te défendre. Tu es en train de parler avec.

Peu de monde se trouve à l’auberge, aussi tôt dans la journée. Les quelques personnes présentes semblent de bonne humeur et saluent les visiteurs. L’herboriste vit sobrement au dernier étage, sous les toits du bâtiment. Surelason a précisé à Ellipse qu’il passait ses matinées au sous-sol, dans une petite bibliothèque jouxtant une salle faisant office de taverne. Il y vend les produits qu’il prépare. Il cultive certaines de ses plantes médicinales dans un jardin en bordure de la ville, où il passe la plupart de ses après-midis. Il cueille les autres plantes principalement autour de la ville, et parcourt occasionnellement le continent à pieds pour trouver des espèces qui ne poussent pas près de chez lui.

L’homme a un visage espiègle et des yeux bleus presque fermés. Sa peau est parfaitement lisse, malgré l’âge qu’il est supposé avoir, trahi par sa fine barbiche grise. Il porte une longue robe noire à capuche, une bande dorée parcourant les manches, d’autres cerclant les extrémités du vêtement. Des motifs ornementaux dorés sont brodés au niveau de la poitrine. Ses oreilles sont percées de plusieurs anneaux et son crâne est entièrement chauve. Il fait asseoir ses invités à une table isolée dans un coin de la taverne du sous-sol. Surelason s’assure qu’ils font face au mur, afin que personne ne puisse voir distinctement le visage d’Ellipse. Ravive-le-feu fera face à un côté du comptoir. Il prend leurs commandes, part au comptoir en précisant qu’il viendra lui-même chercher les plats. Il revient habilement avec deux verres de bière dans une main, l’anse d’une théière dans l’autre, et une grande tasse suspendue à un doigt. Il pose les bières face à ses invités et le reste face à lui. Ellipse descend le chèche au niveau de son cou.

— Ceci est plutôt un cas complexe, dit-il à Surelason. Bien sûr, je ne dispose pas officiellement de la qualité de médecin reconnu, néanmoins je puis vous assurer que l’état de santé global de la jeune femme est excellent. Pour autant, il peut paraître… surprenant.

— C’est-à-dire ? demande Ellipse.

— La zone crânienne où vous êtes sensible est vaste, lui répond-il. Quand j’ai effectué quelques palpations de ladite zone, s’adresse-t-il à nouveau à Surelason, j’ai pu ressentir comme… un trou d’énergie… une fuite d’énergie… rien de grave et rien de cassé manifestement, ce qui est tout à fait remarquable si l’objet incriminé est une chaise… mais je ne sais pas, ce n’était pas comme je m’y attendais. Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse simplement d’une amnésie passagère. J’ai bien peur que ce soit relativement complexe. Ce sont des choses que l’on sent, vous savez… À force de méditation, on sent l’énergie chez les gens. Chez vous, jeune femme, beaucoup d’énergies entremêlées, une aura sombre. Très sombre.

Le serveur ayant fait signe, l’herboriste se lève. Il apporte trois petits plats en céramique contenant du millet, des haricots verts, de la dulse, des carottes et diverses graines. Ellipse hume le repas comme s’il s’agissait du premier de sa vie. Comme si elle n’avait jamais apprécié ce qu’elle mangeait. Ces couleurs, ces odeurs, cette chaleur. Le bruit des cuillères en bois contre le rebord du contenant. L’atmosphère renfermée de la taverne. Face à Surelason, Ravive-le-feu l’observe alors qu’elle prend une bouchée.

— Cela vous remémore quelque chose, peut-être ?

— Pas du tout. Je n’ai pas mangé de vrai repas chaud depuis que je suis réveillée.

— Elle est restée évanouie une journée entière, précise Surelason.

— Que connaissez-vous de notre beau continent ?

— Heu… Taunarga ? Et la route jusqu’ici.

— Bien sûr, mais là n’était pas ma question. Parlons plutôt théoriquement… Quelles sont vos connaissances ?

— Hum, il y a des plages sur toute la côte ouest. Et au nord-ouest chez Surelason, il y a des plages différentes et une baie. Il y a un plateau au milieu du continent, avec Embilhen dessus. Je crois que c’est tout.

— Je vois…

Il pose sa cuillère pour sortir un petit papier d’une grande poche de sa robe. Il le déplie minutieusement et l’étale sur la table, devant Ellipse.

— Ceci est une carte très schématisée, mais malgré tout assez détaillée, de notre beau continent. Ainsi que vous vous en doutez certainement, les pointes, ce sont les montagnes… Les sapins sont les forêts de conifères, tandis que les cercles sur un petit trait plein sont les espaces boisés principalement par des feuillus… Les tiges symbolisent les marais, les prairies sont les traits horizontaux. Les petits points, c’est le désert. La métropole est au milieu, comme vous l’avez deviné.

— Ça a l’air grand.

— Oui. Et nous sommes ici. Thymrouge.

La carte est à peine plus grande qu’un pied, mais les Ellipse est impressionnée par les proportions de la métropole par rapport au reste. Ses quartiers sont bien plus grands que les autres villes entières. Très peu de villes se trouvent au pied du plateau. Au nord, barrant l’accès aux villes côtières, un imposant massif montagneux. À l’est, des falaises tombant directement autour d’îles de plus en plus petites, disséminées dans un immense golfe donnant au reste du continent sa forme de croissant. Au sud, un désert qui s’étend par endroits jusqu’aux marais. Enfin à l’ouest, comme elle a pu le constater, une alternance de pâtures et de forêts. Les grandes villes, à proximité des côtes, sont deux fois moins nombreuses que les quartiers de la métropole. Aucun des noms indiqués ne lui parlent.

— Les carrés dans le plateau, ce sont les quartiers ?

— Tout à fait. J’ai aussi la carte du plateau quelque part, je vous montrerai si cela vous intéresse. Je vais déjà vous dessiner un plan rapidement, pour vous permettre de vous y repérer, si vous devez y passer du temps.

Il sort de sa poche un autre morceau de papier, ainsi qu’un crayon loin d’être neuf. Tandis qu’il griffonne des carrés, l’homme poursuit son laïus :

— Votre accompagnateur a probablement dû vous préciser que le gouvernement, la Maison Mère, vit dans le temple ci-présent, entourant et protégeant la source qui prend naissance au centre du plateau. Cette source, mystérieuse mais salutaire, au débit constant, sort directement des entrailles insondées de la planète… Peu de gens l’ont déjà vue. Les métropolitains ont construit des canaux autour, pour mieux en diriger le flux.

— Comment communiquent entre eux des villages aussi éloignés ? Vous saviez qu’on allait arriver ?

— Certes non, mais mon emplacement géographique varie peu. Les hameaux, quant à eux, communiquent grâce au déplacement fréquent des personnes, constamment à la recherche d’un bien ou d’un service. Certaines en font même leur activité principale, ce sont les messagers. Les uns à cheval, les autres en courant… Il suffit parfois de simplement interpeller une personne qui vous double pour savoir qu’elle va passer un message.

— Et qu’est-ce qu’il y a au-delà du continent ?

Les deux hommes se regardent. Ravive-le-feu réagit :

— Nul ne peut le savoir avec certitude. Seuls d’anciens témoignages demeurent.

— On ne peut pas naviguer loin des côtes ?

— Malheureusement non, reprend Surelason.

— Ou heureusement, coupe Ravive-le-feu. Cela dépend de la philosophie qui vous anime…

— Pourquoi on ne peut pas ?

— Eh bien, réfléchit Surelason. À l’ouest, il n’y a pas de vent. Mais on n’essaie même pas en ramant, à cause des requins… Au nord, le vent est contraire. Il vient de là-haut et souffle jusqu’aux montagnes sans discontinuer. À l’est, le vent est rarement favorable… et quand il l’est, on finit toujours par se retrouver dans une zone où il y a des orages. En plus, il y a des rochers au fur et à mesure qu’on se rapproche du sud. Donc c’est beaucoup trop dangereux… Surtout qu’au sud, c’est complètement suicidaire : en plus des rochers, il y a des tornades, des tourbillons, un vent aléatoire, et quelques requins de la côte ouest qui descendent jusque là-bas.

— Voici les quartiers dans l’ordre, dit soudainement Ravive-le-feu.

Ellipse lit une suite de noms inconnus dans des carrés disposés de la même manière que sur la carte :

Heorian | Pontic | Heregan | Vercillirgan Maroupian | Repian | Mendolorac | Ledergian | Mauragan Tomilhan | Oprigian | TEMPLEVUE | Remegan | Mas Batelan Turgian | Adevolan | Lex Figorac | Adalezian | Pian Cerega Tarmagian | Tortogian | Blatulhac | Prellan

Pensive, elle termine son repas en examinant le schéma et la carte, tandis que les deux hommes échangent des nouvelles du monde.

Tour à tour, ils lavent leur vaisselle dans le bac commun prévu à cet effet. Puis, sur l’invitation de l’herboriste, ils s’isolent tous deux dans la bibliothèque. Surelason attend dans la taverne.

— Puis-je vous poser une question indiscrète ?

— Posez toujours.

— Pourquoi êtes-vous vêtue d’une robe de soirée ?

— Parce qu’ils ont brûlé mes vêtements le soir de l’attaque.

— C’est ce qu’ils vous ont raconté…

— Je vois très bien où vous voulez en venir. Je me suis posé la question quand je me suis réveillée, et non, elle ne m’évoque rien du tout. Je vous ai déjà dit mille fois que j’étais une vraie amnésique totale. Pas une folle, ni une psychopathe qui a un plan sournois derrière la tête.

— Vous étiez une psychopathe… Avant.

— Alors je suis toujours dangereuse et vous feriez mieux d’arrêter avec vos questions redondantes. Je sens bien que je vous frustre parce que vous ne comprenez pas comment je peux être aussi amnésique tout en me portant aussi bien. Je n’ai pas les idées claires, j’ai juste une lucidité naturelle qui n’a rien à voir avec mon passé.

— J’ai bien conscience que vous êtes potentiellement dangereuse. J’ai bien peur que vos deux personnalités entrent en conflit une fois que vous aurez recollé les morceaux.

— Ça m’est égal. Je veux savoir qui je suis et ce qui m’a amené à me réveiller dans une cabane de pêcheur à Taunarga. C’est ma seule raison de vivre.

— Et arrêter les pirates, m’a-t-on dit.

— Accessoirement.

— Quand vous retrouverez vos démons, ne luttez pas contre eux. Comprenez-les. Ainsi, votre expérience actuelle vous permettra de changer en toute sérénité…

Elle reste pensive.

— Ma chère Robe-de-soirée, je dois vous avouer ce que j’en pense réellement. Surelason est un garçon intelligent, mais trop terre-à-terre pour comprendre ce que je vais vous dire…

— Je vous écoute.

— Avant-hier, vous avez changé d’âme.

— Pardon ?

— Votre corps et votre esprit étaient presque morts. Votre âme les a donc quittés, pour choisir une autre aventure à incarner. La vie est une aventure dont chacun de nous est le personnage principal. L’âme expérimente des rôles physiques, afin de se découvrir. Mais pour bien jouer son rôle, elle doit oublier qu’elle est une âme capable de choses qui dépassent l’entendement humain. Sinon le jeu serait faussé.

Elle écoute ses paroles avec une attention telle que rien d’autre n’existe pour elle.

— Parfois, l’âme se dit qu’elle reviendrait bien dans le corps qu’elle occupait, parce qu’elle n’a pas terminé la pièce qu’elle jouait comme elle l’entendait. Parfois, c’est impossible, car le corps n’est plus capable d’accueillir la vie. Parfois, c’est possible, et nombreux sont les témoignages de personnes qu’on croyait perdues, et qui reviennent finalement à elles.

— Et elles ne se souviennent de rien ?

— Elles se souviennent, puisqu’elles poursuivent le rôle qu’elles étaient en train de jouer. Les corps qui ne se souviennent pas sont ceux qui viennent juste de naître, puisque par définition, le jeu n’a pas commencé. C’est donc forcément un nouveau personnage à créer pour l’âme qui le choisit. Vous voyez où je veux en venir ?

— Je me trouve entre les deux ?

— En quelque sorte. D’habitude, quand une âme décide d’abandonner son personnage parce qu’elle estime en avoir terminé avec lui, le personnage meurt, ou est en instance de mourir, comme c’était votre cas. D’habitude, quand une âme décide de reprendre un personnage, elle choisit le sien, puisqu’il s’agit de terminer ce qu’elle est venue faire dans le monde physique. D’habitude également, quand une âme décide de changer de personnage, elle choisit un nouveau-né, pour tout créer depuis le début, comme je vous expliquais… Vous suivez toujours ?

— Oui.

— En conséquence, ce qui vous est arrivé est extrêmement rarissime, puisque c’est précisément l’inverse de ce qui est sensé se produire d’habitude. Votre âme initiale a abandonné son personnage, une femme pirate, car il était en train de mourir. Jusqu’ici, tout va bien. Ce qui est remarquable, c’est ce qu’il semble s’être produit ensuite : une autre âme a décidé de changer de personnage, mais sans choisir un nouveau-né ! Elle a choisi le personnage d’une femme pirate, qui était inoccupé… Ne connaissant pas le rôle joué par son prédécesseur, la nouvelle âme en a créé un nouveau : Robe-de-soirée. Vous avez donc la mémoire d’un nouveau-né en matière de personnalité, mais la mémoire d’un personnage habitué à la vie en matière d’environnement, d’émotions, de ressenti… Ce qui explique que vous sachiez ce qu’est une auberge et ce qu’est une aubergine, ou même que vous puissiez vous exprimer dans notre langue.

— Je ne sais pas quoi dire…

— Libre à vous de croire à cette interprétation ! Je serais curieux de savoir pourquoi une âme a décidé de reprendre un personnage en cours… Peut-être par impossibilité de pouvoir reprendre le corps qu’elle occupait jusqu’alors… C’est une explication à la démence : une personne qui se prend pour une autre. Plus probablement dans votre cas, puisque vous semblez parfaitement saine d’esprit : deux âmes qui terminent le rôle de leur personnage, l’une reprenant le rôle de l’autre au lieu d’en créer un nouveau.

— Je ne suis pas sûre de tout saisir, et j’ai du mal à y croire…

— Votre esprit est formaté. La plupart des individus sont conditionnés à un mode de pensée unique : ce qui ne se voit pas n’existe pas. Pourquoi n’existerait-il pas des choses qui ne se voient pas ? Sommes-nous si prétentieux pour penser que nous détenons la vérité absolue sur un mécanisme aussi complexe que la vie, dans un univers aussi vaste que le nôtre ? Le doute n’est-il pas une possibilité ?

— Je prends en considération ce que vous venez de me dire. Mais j’aurai besoin de temps pour y réfléchir. Je n’en parlerai pas à Surelason. De toute façon il ne m’aime pas, il m’accompagne parce qu’on lui a demandé. Merci de m’avoir rassurée sur mon état, ça me torturait l’esprit et ça me rendait anxieuse.

— C’est tout à fait normal. Il est vrai que je regrette de ne pas avoir pu vous permettre de retrouver la mémoire, mais… peutêtre que cela aurait contrarié l’objectif de votre âme actuelle.

— Je verrai bien.

— Si vous le voulez bien, vous pouvez venir avec moi au jardin cet après-midi. Je vous apprendrai les bases de la défense.

— Avec plaisir.

— Parfait. En attendant, j’ai quelque chose pour vous.

Il se dirige vers une étagère en bois où sont entreposés des flacons en verre de différentes tailles, tous fermés par des bouchons de liège. Il en prend un petit et me le tend.

— Extraits de bourgeons… Ginkgo et romarin. Excellent pour stimuler la mémoire. Quarante gouttes par jour, diluées dans un peu d’eau de préférence. Libre à vous de les prendre ou non.

— Il n’a pas été très tendre avec moi. Il ne m’aide pas pour moi, mais pour la mission que le pêcheur m’a confiée. Il me laisserait mourir facilement, s’il fallait en passer par là pour