DÉPORTATION ET NAUFRAGE DE J.-J. AYMÉ,

EX-LÉGISLATEUR

Suivi du tableau de vie et de mort des déportés à son départ de la Guyane

Avec quelques observations sur cette colonie et sur les nègres

(Édition annotée)

 

 

Fait par Mon Autre Librairie

À partir de l’édition Madaran, Paris, 1800.

Les notes entre crochets ont été ajoutées pour cette présente édition.

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© 2021, Mon Autre Librairie

ISBN : 978-2-38371-019-6

 

 

Quæque ipse miserrima vidi,

Et quorum pars magna fui.1

(VIRGILE, Énéide, livre II, v. 5-6.)

 

Rien ne paraît moins intéressant dans la grande Histoire de la révolution que l’épisode des infortunes particulières ; car combien n’a-t-elle pas fait de malheureux, combien de personnes n’auraient pas de narrations à présenter au public. J’avoue aussi que je ne prendrais pas la plume pour l’entretenir des persécutions que j’ai essuyées, si je n’avais à lui offrir que le récit de mes malheurs personnels, quoiqu’ils soient aussi extraordinaires que multipliés. Mais je les ai partagés avec les plus honorables victimes ; ils rappellent des noms qui seront toujours chers aux gens de bien ; ils se lient à de grands événements ; ils peignent la cruauté des hommes qui avaient usurpé le pouvoir ; ils excitent l’indignation contre les vils agents de la tyrannie ; ils font sentir les dangers du mépris des lois, et l’horreur des mesures arbitraires ; et sous ces différents rapports, cet écrit peut inspirer quelque intérêt.

Une considération plus importante me détermine à le publier. Je ne sais si je m’abuse ; mais, en méditant sur les grandes calamités dont j’ai été ou témoin ou victime, il me semble apercevoir une progression décroissante, sinon des fureurs qui les ont commandées, au moins des atrocités qui les ont composées. Soit que l’exaltation ait été plus vive et plus extrême dans le principe ; soit que les artisans de nos maux aient craint de reproduire les mêmes scènes qui ont révolté : il est certain que les premiers actes ont été les plus féroces, et que leur rage, qui ne s’est point adoucie, s’est depuis manifestée par de moins épouvantables effets. Ainsi, du massacre des prisons, on est venu à l’assassinat méthodique du tribunal révolutionnaire, de là aux fusillades des commissions militaires, et enfin à la déportation. C’est là, sans doute, une cruelle amélioration. Mais si l’espoir des gens de bien vient encore à être déçu, si notre fatale destinée nous réserve à de nouvelles crises, l’humanité commande de bien faire connaître les déportations à la Guyane française, et d’apprendre que si le sang ne coule pas quand on les ordonne, les infortunés qui les subissent n’en sont souvent que plus malheureux.

Le sang n’a point coulé, a-t-on dit, en parlant du 18 fructidor. – Aucune tache de sang, aucun acte de violence ou de désordre n’a souillé cette journée. – La déportation doit être désormais le grand moyen de salut pour la chose publique. Cette mesure est avouée par l’humanité2. – Hommes froidement barbares ! qui joignez la dérision au raffinement de l’assassinat, sachez que votre collègue Carrier aurait pu dire, comme vous, que le sang n’avait pas coulé ; car enfin on ne verse pas plus celui des personnes que l’on noie que des personnes qu’on déporte. Mais si votre horrible humanité ne redoute que l’effusion du sang, suivez-moi dans les détails que je vais vous offrir, vos cœurs compatissants jouiront d’un spectacle digne de toute leur clémence3. Je ne vous parlerai pas de vos collègues Pichegru, Barbé-Marbois, Laffondt-Ladebat, Barthélemy, etc. etc., renfermés dans des cages de fer, traînés de cachot en cachot, de Paris à Rochefort. Cet événement est trop connu pour qu’il soit nécessaire de le retracer. Mais venez voir Gibert-Desmolières et moi, pressés, foulés avec cent quatre-vingt-onze autres individus, dans l’entrepont d’une frégate ; respirant à peine, et ne respirant qu’un air empoisonné ; en proie à ce dégoûtant fléau dont les hommes, entassés sur un bâtiment, ne peuvent jamais se garantir ; nourris des aliments les plus grossiers et les plus insalubres ; et, ce qu’il y a d’horrible à penser, condamnés à les partager avec les plus vils rebuts de la société, avec des hommes flétris par la main de la justice, qu’on avait eu l’infamie de nous associer. Venez voir les malheureux déportés, traînant une vie languissante, et luttant péniblement contre le trépas, sous une latitude brûlante, dans le climat le plus malsain, et dans une des parties les plus malsaines de ce climat. Et si ce tableau ne vous satisfait pas encore, s’il faut quelque chose de plus pour vous contenter, venez dans les déserts de Cananama, de Sinnamary, de la Guyane entière ; descendez dans ces fosses nombreuses que vous avez creusées, et contemplez les cadavres des victimes que vous y avez entassées... vous frémissez !... Mais rassurez-vous, le sang n’a point coulé, elles ont péri, comme vous le désiriez, lentement, douloureusement, succombant sous toutes les angoisses de la mort ; et cette mort n’a point fait d’éclat, elle ne vous a point importunés, elle n’a point troublé vos scandaleuses jouissances, elle n’a produit aucune sensation fâcheuse, elle a été, pour ainsi dire, ignorée.

Deux ouvrages ont déjà paru sur cette matière ; celui-ci contiendra des détails différents. Quoique compris dans la même proscription que les hommes qui les ont publiés, je ne me suis point trouvé avec eux, et j’ai couru une plus grande carrière d’infortune. Je n’emploierai ni fiction, ni exagération, tout sera narré avec la plus scrupuleuse exactitude. J’aurai le précieux avantage d’accompagner souvent mon récit de pièces justificatives, et j’espère qu’on me pardonnera de les transcrire. Ce n’est pas un roman que j’écris, c’est une histoire trop véritable. Il importe donc de ne pas omettre ce qui peut attester son authenticité ; il en résultera quelque longueur, mais ce sont des pièces semblables qui commandent la confiance, et le raisonnement ne saurait les suppléer.

Loin de moi tout esprit de ressentiment et de vengeance : je pardonne sincèrement à mes ennemis le mal qu’ils m’ont fait, trop heureux, s’ils voulaient eux-mêmes me le pardonner ! Je m’abstiendrai soigneusement de parler de ceux dont j’ai particulièrement à me plaindre. Loin de moi, surtout, la criminelle pensée de appeler de tristes souvenirs, dans l’intention d’exaspérer les cœurs, et d’entretenir un ferment dangereux. Je désire que le gouvernement puisse réussir dans le projet qu’il a de l’éteindre, et de rattacher tous les Français, quelles qu’aient été leurs opinions, au maintien de l’ordre et de la tranquillité publique, dont nous éprouvons tous le besoin.

Au retour de ma déportation, j’ai lu dans un rapport fait au Conseil des Cinq-Cents pendant que j’étais à la Guyane, sur la conjuration du 18 fructidor an 5, que mon nom est lié à tous les crimes du Midi. À la vérité, cette grave inculpation n’est suivie d’aucun détail, ni soutenue d’aucune preuve, parce que le rapporteur met en principe que, de même qu’on ne cherche point à prouver la lumière, de même aussi on est dispensé de prouver les diffamations qu’on se permet contre les gens qu’on a proscrits. Je pourrais ajouter qu’elle se trouve dans un libelle où il était honorable d’être outragé. Cependant elle a eu la plus grande publicité, puisque s’il faut en croire une brochure nouvelle4, le rapport a été distribué au nombre de 200 mille exemplaires ; elle peut avoir laissé des doutes dans l’esprit des personnes dont je ne suis pas connu. Celles qui jugent superficiellement peuvent en conclure qu’elle est peut-être exagérée, mais qu’il est probable qu’elle a quelque fondement : car on ne dirait pas, sans doute à la tribune nationale, d’un homme absolument irréprochable, que son nom est lié à tous les crimes du Midi ; enfin cette inculpation doit être considérée comme le moyen principal qui a déterminé ma proscription. Tous ces motifs ne me permettent pas de la confondre dans les sentiments qu’inspire son auteur. Je me vois donc obligé de la réfuter, et de faire pour cela une exposition abrégée de ma vie politique, qui n’a pas été moins orageuse avant qu’après le 18 fructidor. Cette partie qui tient entièrement aux événements de la révolution, et que je resserrerai dans le plus court espace, servira d’introduction à ma déportation.

J’ai beaucoup aimé la révolution dans son principe. Je sentais les abus de l’ancien gouvernement, je voyais la possibilité de les détruire, et je désirais sincèrement seconder les efforts des hommes envoyés pour remplir cette honorable mission. Je ne me doutais pas encore que je ne seconderais que leurs passions. Ma prévention en leur faveur était si forte que les événements les plus propres à la détruire purent à peine l’ébranler.

Mes principes, bien connus, me firent nommer procureur-général-syndic du département de la Drôme, au mois de juin 1790. J’en remplis les fonctions d’abord avec plaisir, ensuite avec dégoût, toujours avec la plus scrupuleuse délicatesse. Je sentais qu’il ne m’appartenait pas de juger les lois, et que mon devoir était de les faire exécuter, même quand je les trouvais mauvaises.

Pendant assez longtemps je fus investi de la confiance publique, et j’obtins les honneurs d’une approbation presque universelle ; mais lorsque les plus tarés se prétendirent les seuls patriotes5, lorsqu’ils firent consister ce patriotisme dans les plus condamnables excès, obligé, par état, de les contenir ou de les réprimer, je devins suspect, et bientôt odieux. Après un exercice irréprochable, d’environ 30 mois, l’assemblée électorale, qui nomma les membres de la Convention, me fit dire de me retirer, et pourvut à mon remplacement.

Rentré dans la vie privée, je me conduisis avec toute la circonspection que les circonstances exigeaient. J’échappai aux comités révolutionnaires, mais non pas à deux frères tout-puissants auprès du Comité de Sûreté Générale, qui avaient juré ma perte. Je fus arrêté et conduit de cachot en cachot, de charrette en charrette, depuis Montélimar jusqu’à Paris. Je fus toujours enchaîné depuis Valence. Je mis un mois en route, et n’arrivai que le 2 thermidor. On me plaça à la Conciergerie, et en huit jours, je vis passer plus de quatre cents victimes allant à l’échafaud.

Je m’attendais à subir le même sort, lorsque Robespierre et quelques-uns de ses complices reçurent la juste punition de leurs crimes. Cet événement inattendu me rendit à la vie. Un mois après je sortis de prison, et je retournai chez moi, bien résolu de ne plus me mêler des affaires publiques. Un représentant en mission dans mon département voulut me nommer maire de mon pays, je refusai. Il me nomma procureur-général-syndic de l’administration départementale, je refusai encore. Je fus appelé à Lyon, pour être agent de la commune, je fis un semblable refus, et plût à Dieu que par la suite j’eusse persisté dans ma résolution, je me serais épargné bien des maux !

Robespierre étant mort, il était naturel et politique qu’on rejetât sur lui toutes les horreurs qui s’étaient antérieurement commises. Il fut convenu qu’on appellerait ce temps de calamités le régime de Robespierre. La Convention parut animée d’un nouvel esprit ; elle prétendit avoir té comprimée ; elle rapporta ou modifia quelques décrets désastreux ; elle tendit une main protectrice aux opprimés ; elle livra à l’indignation publique les oppresseurs subalternes. C’était, parmi tous ses membres, une émulation de bien faire, d’autant mieux sentie qu’on était loin de s’y attendre. Il n’y eut pas d’âme honnête qui ne s’empressât de seconder la direction que la Convention semblait vouloir donner à l’opinion, et j’avoue que je m’y employais de tous mes moyens. Mais bientôt elle fut elle-même effrayée du changement qui s’était opéré ; elle craignit que l’indignation qu’elle avait provoquée contre ses agents des comités révolutionnaires ne l’atteignît ; elle sentait qu’elle n’était ni aimée ni estimée, et qu’elle serait trop faible devant la justice nationale si elle se séparait de ses alliés naturels. Que fit-elle alors ? Elle profita habilement des excès, des crimes commis par des personnes qui, ne pouvant obtenir justice, se la firent elles-mêmes sur les assassins de leurs parents ; elle les exagéra : on n’entendit plus parler que de compagnies de Jésus et du Soleil, et de patriotes opprimés, et la protection la plus ouverte fut par elle accordée aux hommes qui l’avaient si puissamment secondée dans ses forfaits, et qu’elle avait depuis abandonnés. Il résulta de ce revirement presque un état de guerre civile. Les Jacobins, protégés par la Convention, insultèrent les hommes qui l’avaient secondée lorsqu’elle avait voulu les comprimer ; et ceux qui s’étaient montrés avec le plus d’énergie furent le plus violemment persécutés. J’eus le dangereux honneur d’être de ce nombre. Un de mes amis, qui était en visite chez moi, fut tué le soir, à la promenade où nous étions ensemble, de trois coups de sabre dans les reins : on sent bien que l’on s’était trompé de victime. Plusieurs personnes présumées avoir directement ou indirectement participé à ce crime furent arrêtées. Les gardes nationales voisines accoururent. On voulut forcer les prisons pour immoler les prévenus. Je fis les derniers efforts pour m’y opposer. Je réussis.

La Convention touchait à son terme ; elle venait de nous donner une troisième constitution, et l’on se flattait de voir ces hommes, qui ont laissé de si douloureux souvenirs, céder la place à ceux que la confiance publique leur donnerait pour successeurs. Ils rendirent les décrets des 5 et 13 fructidor, et il leur plut de déclarer que le peuple les avait acceptés. Ces décrets et cette déclaration furent mis au rang des plus grandes calamités, et répandirent une consternation universelle. On résolut de ne pas y adhérer. Dans cette crise, j’oubliai ma résolution de ne plus me mêler des affaires publiques. Je me rendis à ma section, déterminé à faire tête à l’orage. Je fus nommé président. On y arrêta que les électeurs seraient tenus d’élire au corps législatif les hommes qu’ils jugeraient les plus dignes de leur confiance, sans aucune restriction. Cet arrêté, qui est devenu la source de toutes les persécutions que j’ai postérieurement éprouvées, fut imprimé et envoyé à toutes les assemblées électorales. Celle de mon département m’honora de son suffrage. Je me rendis à mon poste, à travers les mandats d’arrêt du Comité de Sûreté Générale, qui ne m’avait pas pardonné l’arrêté dont je viens de parler. J’échappai à trois commissaires du gouvernement, qui en étaient porteurs. Je trouvai, en arrivant, la fameuse loi du 3 brumaire, vrai testament ab irato de la Convention expirante. Je n’entrai pas moins au Conseil des Cinq-Cents. On se rappelle encore qu’après une longue discussion, où les partisans des principes se trouvèrent en minorité, cette inconstitutionnelle loi me fut inconstitutionnellement appliquée. Je fus le premier exemple et la première victime de la violation du pacte social. On me suspendit de mes fonctions législatives jusqu’à la paix générale, comme signataire d’un arrêté séditieux. Il fallut bien se soumettre à la force. Je restai à Paris, pour ne pas être accusé ni soupçonné des excès qui continuaient à se commettre dans les départements, et j’attendis tranquillement mon rappel.

On voit que j’ai été exclu de mes fonctions administratives, traduit enchaîné pendant cent trente lieues, jeté dans les cachots du tribunal révolutionnaire, frappé de nouveau de mandat d’arrêt, et suspendu de mes fonctions législatives, sans délit, sans accusation, sans jugement : le tout pour avoir constamment montré le plus franc attachement aux principes éternels d’ordre et de justice qui doivent régir les sociétés, et quelquefois, peut-être avec imprudence, quoique toujours sans excès, l’inextinguible antipathie que j’ai pour les hommes de sang et de rapine, pour ces jongleurs politiques qui, avec leur jargon révolutionnaire, ensanglantent et pillent la France depuis plus de dix ans. Ma destinée était d’être toujours calomnié, toujours proscrit et jamais jugé ; et c’est ce que j’ai encore éprouvé lors de ma déportation à la Guyane. Mais j’avoue que je ne me serais pas attendu à trouver, dans un rapport répandu avec la plus grande profusion, que mon nom était lié à tous les crimes du Midi ; plus j’ai réfléchi sur cette inculpation, moins j’ai pu apercevoir quel pouvait en être, je ne dis pas le sujet, mais même le prétexte.

Pour que mon nom se liât à tous les crimes du Midi, il faudrait que je me fusse trouvé dans les lieux où ces crimes se commettaient : or, excepté le meurtre de mon ami, je n’ai été dans aucun endroit où ces crimes aient été commis. Huit jours avant mon entrée en administration à Valence, on y assassina le commandant de l’artillerie ; huit après ma sortie, un officier de gendarmerie y fut pendu par des brigands. Pendant mon exercice, rien de semblable n’est arrivé, et j’ai eu plus d’une occasion de me féliciter de l’avoir empêché. Rentré chez moi, j’y ai exercé tranquillement mon état, et je ne suis presque pas sorti de mon pays. Je n’ai été qu’un seul jour à Lyon, en revenant des prisons de Paris ; et n’y suis retourné qu’en me rendant au corps législatif, et ne m’y suis point arrêté. Je n’ai jamais été à Marseille, à Tarascon, ni absolument dans aucun endroit souillé par des assassinats. Comment donc ai-je pu tremper, je ne dis pas dans tous les crimes du Midi, mais dans un seul de ces crimes, moi qui, heureusement, en ai toujours été éloigné, et à qui ils étaient aussi étrangers que ceux qu’on a continué d’y commettre pendant que j’étais à la Guyane ? J’atteste que je n’ai voté la mort de personne, que je n’ai contribué à la mort de personne, qu’aucun être, dans la nature, n’a le droit de me demander ni ses parents, ni ses amis, ni sa fortune, ni même de me reprocher la plus légère injustice. Je défie qui que ce soit de me contredire là-dessus.

Mais enfin, car j’avoue que quelque méprisable que soit, par sa source, l’inculpation qui m’est faite, elle est en elle-même si horrible, quoique dénuée de faits et de preuves, que je ne peux m’empêcher d’en être affecté ; mais enfin, ai-je montré dans le cours de ma vie aucune des passions qui font commettre des crimes, et auxquelles on doit attribuer ceux de la révolution ? L’ambition, la cupidité, la vengeance, le fanatisme politique, ces principaux auteurs de nos calamités, ont-ils jamais été les mobiles de ma conduite ? Peuvent-ils servir de prétexte à la calomnie ? C’est ce que je dois examiner.

L’ambition. J’ai, à la vérité, accepté la place de procureur-général à la formation des départements, parce qu’alors je croyais qu’on voulait s’occuper du bien public, et que je m’honorais d’y concourir ; place qui m’était plus onéreuse qu’avantageuse ; place qui ne conduisait qu’à des persécutions celui qui ne voulait que faire son devoir. J’ai accepté celle de membre du corps législatif après la Convention, parce que j’espérais pouvoir contribuer à cicatriser les plaies qu’elle avait faites. Mais dans l’intermédiaire, j’avais refusé toutes les places qui m’avaient été offertes. Pendant que j’ai été au corps législatif, je n’ai fait ma cour ni au directoire exécutif ni aux ministres. Je n’ai même jamais été au directoire, et ne connaissais aucun des directeurs. J’ai fortement appuyé la motion d’Henry de Longuève, pour qu’aucun membre du corps législatif ne pût accepter de places à la nomination du pouvoir exécutif qu’une année après la cessation de ses fonctions législatives ; motion honorable, motion salutaire, qui aurait bien diminué le nombre de ces républicains si fiers à la tribune, si vils et si rampants auprès de la puissance directoriale. Assurément, ce n’est pas ainsi que se conduit un ambitieux.

La cupidité. Je ne suis pas de ceux qui ont cherché à se faire un patrimoine de la révolution, et je ne crains pas qu’on me reproche d’en avoir profité pour faire ma fortune. Je puis dire, avec trop de vérité, qu’elle est la cause de ma ruine. Il y a bientôt cinq ans que je fus nommé au corps législatif ; depuis lors, mon cabinet, qui faisait presque mon unique ressource, est anéanti. J’ai contracté des dettes pour exister dans les prisons, sur les routes, à la Guyane, où le gouvernement ne me fournissait rien, et pour faire exister ma famille. J’ai perdu tous mes effets dans un naufrage ; j’ai considérablement dépensé pour mon retour. En un mot, je me vois aujourd’hui sans fortune et sans état. Il ne me reste à peu près pour tout bien qu’une femme, des enfants, des vrais amis, et, le meilleur de tous, une conscience sans reproche. Je crois pouvoir ajouter l’estime publique, que je sens avoir toujours méritée.

La vengeance. Après le meurtre de mon ami, ce meurtre commis par erreur de victime, je fus un de ceux qui contribuèrent le plus efficacement à repousser des prisons où étaient les prévenus, les gardes nationales qui voulaient les immoler. Dans cet ouvrage, je m’abstiens de nommer et ceux qui me firent traduire dans les prisons de la Conciergerie, et ceux qui m’ont fait mettre sur la liste de déportation, et tant d’autres dont j’ai beaucoup à me plaindre ; et cependant je les connais bien tous, et rien ne me serait plus aisé que de les diffamer sans calomnie. Non, la vengeance n’a jamais été et ne sera jamais dans mon cœur. J’avoue même que l’idée d’un serment de haine, quel qu’en fût l’objet, m’a toujours paru une idée affreuse, et je me félicite beaucoup de n’avoir jamais été forcé de le prêter.

Enfin, le fanatisme politique. J’ai passionnément aimé la liberté et détesté le despotisme, aussi ai-je passé pour républicain sous la royauté, et pour royaliste sous la république. Ce n’est pas être fort adroit, mais c’est être constant dans ses opinions et dans ses goûts d’une juste indépendance. J’aurais désiré ne connaître d’autre empire que celui de la loi, et j’ai senti que je ne désirais qu’une belle chimère. Qu’ai-je fait ? Je me suis soumis sans bassesse, et n’en ai pas été plus heureux. J’avoue que j’ai toujours vu avec un sentiment très pénible ces prétendus patriotes, tour à tour assassins et voleurs de leurs concitoyens. J’avoue encore que j’ai secondé de mon mieux et la Convention et les représentants en mission lorsqu’ils se bornaient à les comprimer, au lieu de les faire juger et punir, ce qui aurait évité de grands maux ; mais je n’ai pas même, à l’égard de ces êtres coupables, la plus légère persécution à me reprocher.

Ainsi donc, non seulement je n’ai de fait participé à aucun des crimes du Midi, mais il est de plus bien évident que je n’y participais pas même d’intention. Je me bornais à faire des vœux pour que justice fût légalement faite à ceux qui avaient droit de la réclamer.

Après dix-huit mois de suspension, le second tiers arriva, et le premier acte que fit alors le corps législatif fut de me rappeler avec quatre de mes collèges, frappés, ainsi que moi, de paralysie politique par la loi du 3 brumaire. Je repris mes fonctions avec d’autant plus de plaisir que j’allais faire partie d’une majorité, animée du désir de détruire les lois révolutionnaires qui pesaient encore si cruellement sur la nation, de fonder la législation sur les principes de la justice, d’établir l’économie dans les finances, de forcer le directoire à la paix, enfin, de l’obliger à gouverner constitutionnellement. C’était vouloir ce que voulaient nos commettants, mais c’était vouloir en même temps tout l’opposé de ce que voulait le directoire ; je n’ai pas besoin de dire que je n’entends parler que du triumvirat, ceci ne saurait regarder ses victimes.

On se rappellera longtemps ces beaux, mais trop courts moments de la lutte que nous eûmes à soutenir contre les triumvirs et leurs adjoints au corps législatif, et les victoires que nous remportions graduellement sur ces éternels oppresseurs de la patrie. Les accents féroces du jacobinisme étaient étouffés ; la voix seule des principes se faisait entendre ; on respirait sans craindre des mesures arbitraires ; la confiance renaissait ; les manufactures, le commerce, l’agriculture se ranimaient ; les plaies révolutionnaires se cicatrisaient ; tous les cœurs honnêtes s’ouvraient à l’espérance ; déjà l’on voyait luire l’aurore du beau jour de la paix, objet constant de nos vœux et de toutes nos démarches ; les puissances étrangères la demandaient ; et quoi qu’on ait dit là-dessus, la demandaient sincèrement. Malmesbury était à Lille pour la négocier, et la brillante campagne d’Italie donnait le droit de la faire solide et glorieuse. Déjà nos soldats se voyaient au moment de goûter, parmi leurs concitoyens, les doux fruits de la reconnaissance nationale, et d’un repos conquis par les plus pénibles travaux et les plus étonnants succès ; déjà l’on touchait au bonheur... Le triumvirat en fut épouvanté : il jura de détruire l’édifice de félicité dont nous avions jeté les fondements, de nous replonger dans le chaos de l’anarchie, de perpétuer les horreurs de la guerre, et il ne jura pas en vain.

On sait avec quelle perfidie il nous calomnia jusque dans les armées ; avec quelle insolence il nous traita dans ses messages et ses discours publics ; les mesures de force qu’il voulut d’abord employer, en faisant dépasser, par les troupes de Hoche, le rayon constitutionnel ; les mesures préparatoires qu’il mit en usage, en plaçant aux différents ministères, et surtout à celui de la police, des hommes qui lui étaient dévoués, et dont l’immoralité, pour ne dire de plus, lui garantissait non seulement l’obéissance, mais la participation à tous ses forfaits : on sait l’appel qu’il fit aux Jacobins des départements de se rendre à Paris, et quel commandant militaire il nomma pour exécuter notre proscription : on sait, enfin, comment il la consomma.

À entendre nos proscripteurs, c’était nous, et nous seuls, qui formions obstacle à la félicité générale ; sans nous la République aurait été solidement assise, la tranquillité aurait régné dans l’intérieur, la paix aurait été faite, les impôts auraient été adoucis, le peuple français aurait été le peuple le plus heureux de la terre ; tous ces avantages allaient être le résultat de notre éloignement. Le moyen de ne pas le bénir, de ne pas appeler la journée du 18 fructidor une journée immortelle, de n’y pas trouver le salut de la patrie ?

Misérables imposteurs, qui vous jouez si impudemment de la crédulité publique, oui, vous la sauvâtes, la patrie, à cette déplorable époque, comme vous la sauvez depuis si longtemps, en la précipitant dans l’abîme de toutes les calamités ! Voyons un peu ce que vous avez fait ; rapprochons du tableau que j’esquissais tout à l’heure celui qu’offrit bientôt la situation extérieure et intérieure de la France ; et que le public, que vous trompez depuis si longtemps, apprenne enfin à vous juger. Après avoir proscrit vos collègues, vous vous êtes empressés de chasser le négociateur anglais, qui était venu vous demander la paix ; vous lui donnâtes quarante-huit heures pour se retirer. Vous avez repoussé les plénipotentiaires des États-Unis ; vous avez complété la ruine de nos colonies ; vous avez ravagé et pillé la Suisse ; vous avez opprimé les républiques alliées ; vous avez fomenté la nouvelle coalition ; vous avez grossi le nombre de nos ennemis ; vous avez laissé nos armées dans le plus affreux dénuement ; vous avez, par vos scandaleuses dilapidations, préparé les échecs qu’elles ont subis et l’évacuation de l’Italie ; et lorsque des hommes, accoutumés à faire des prodiges de valeur, soutenaient la gloire chancelante du nom français dans des régions éloignées, vous les avez complètement abandonnés. Voilà pour le dehors. Au-dedans, vous avez multiplié les déportations, les arrestations arbitraires, les commissions militaires, les exécutions, les états de siège ; vous avez anéanti les droits du peuple, en soumettant les choix des assemblées électorales à votre révision ; vous avez extorqué des sommes considérables, sous le prétexte d’une descente en Angleterre que vous n’aviez pas le projet d’effectuer ; vous avez presque doublé les impôts ; vous en avez créés dont le nom n’était même pas connu dans l’Ancien Régime ; vous avez fait la banqueroute ; vous avez voulu déporter en masse une classe de citoyens, que vous n’aviez l’intention de chasser que pour lui enlever les misérables restes de sa dépouille ; vous avez décrété les emprunts forcés, les réquisitions, la loi sur les otages ; vous avez ressuscité la Vendée ; enfin, vous avez détruit le peu de commerce qui renaissait, le peu de marine qui restait, englouti toutes les fortunes, sacrifié toutes les armées, anéanti presque une génération.

Tel est l’épouvantable résultat de l’immortelle journée du 18 fructidor. Ce n’est point ici un tableau d’imagination, ce sont des faits notoires que je vous rappelle, des faits consignés dans vos accusations respectives. Vous ne les révoquiez point en doute ni les uns ni les autres quelque temps après, mais vous vouliez les rejeter les uns sur les autres. Vous accusiez le directoire, le directoire vous accusait aussi, et vous aviez tous raison, car un peu plus ou un peu moins, vous étiez tous coupables6.

Enfin cette lutte amena le 30 prairial, qui fut heureusement bientôt suivi du 18 brumaire, époque à laquelle on proclama de grandes vérités. « La république, dit alors Bonaparte, est mal gouvernée depuis deux ans. – Vous avez violé la constitution au 18 fructidor. – Qu’avez-vous fait de cette France que je vous ai laissée si brillante ? Je vous ai laissé la paix, j’ai retrouvé la guerre ; je vous ai laissé des victoires, j’ai trouvé des revers. Je vous ai laissé des millions d’Italie, et j’ai trouvé partout des lois spoliatrices et la misère. Qu’avez-vous fait de cent mille Français, tous mes compagnons de gloire ?... ILS SONT MORTS !7 » Je reviens au 18 fructidor, première cause de tous ces malheurs.